mercredi 24 mai 2017

Lobbying pour NDDL (42) : on efface tout et on recommence

« Référendum », disent-ils, et hop ! l'Aéroport du Grand Ouest à Notre-Dame-des-Landes, c’est réglé ! À les en croire, Emmanuel Macron, Édouard Philippe  et Nicolas Hulot auraient les mains liées par le vote du 26 juin 2016. Certains poussent même le vice jusqu’à des commentaires du genre : « la décision est peut-être mauvaise, mais puisqu’elle est prise, il faut l’appliquer ! »

 Simple ignorance ? Chez certains, peut-être, mais à coup sûr franche imposture chez d’autres qui savent bien que, de par la loi, le scrutin du 26 juin dernier était une « consultation publique » et non un référendum. Il n’avait pas pour objet de trancher le débat mais d’éclairer le gouvernement. La décision appartenait à ce dernier. Implicitement, il a décidé de NE PAS construire l’aéroport puisqu’il n’a rien fait dans le délai dont il disposait*.

On en est là. Le nouveau gouvernement repart de zéro. Doit-il confirmer la non-décision de son prédécesseur, c’est-à-dire ne rien faire, ou changer de cap et lancer les travaux ? Ce sera sa décision à lui, et il est normal qu'il ne la prenne pas les yeux fermés. En tout cas, il n’est absolument pas tenu par l’avis consultatif du 26 juin. Ce n’est pas lui qui l’a demandé. Il n’a pas non plus choisi la question, ni la zone interrogée, ni les termes du débat. Il pourrait considérer par exemple :

  • que le vote a été faussé par une question mal posée (elle portait sur un « transfert » de l’aéroport, alors qu’on ne va certainement pas fermer Nantes Atlantique),
  • que la présentation officielle des arguments était biaisée (la Commission nationale du débat public a simplement paraphrasé le dossier en faveur du projet),
  • que le projet soumis aux électeurs n’était pas assez abouti (les conditions de réalisation des accès étaient imprécises, le sort de Nantes Atlantique était à peine évoqué),
  • que les coûts annoncés auraient dû être chiffrés plus précisément et actualisés (le montant annoncé aux électeurs datait de 2008),
  • que l’ordonnance créant la consultation publique est obsolète (elle n’a pas été ratifiée par le Parlement),
  • qu’une consultation départementale ne suffit pas à légitimer un projet d’ampleur interrégionale (dont le partisan le plus fervent, président de la région des Pays de la Loire, n’est même pas un élu du seul département appelé à s'exprimer),
  • que, vu l’ancienneté du projet, on peut bien prendre six mois de plus pour se demander si ses motivations d’origine sont toujours valables, notamment au regard de la loi du 3 août 2009,
  • qu’un réexamen du projet permettrait de veiller à la moralisation de la vie publique, grande priorité du nouveau président de la République.
Si le projet a toutes les vertus que certains lui trouvent, aucune de ces raisons n’est de nature à fausser ses chances. Un réexamen ne pourrait que le renforcer. Pourquoi alors tant de ses partisans sautent-ils sur leur chaise comme des cabris en scandant « référendum », « référendum » ?
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* C’est d’ailleurs un peu curieux. La consultation locale a été voulue par Manuel Valls. Peu avant le vote, à une date où des sondages lui donnaient probablement une bonne idée du résultat, il s’était engagé à se conformer au choix des électeurs (ce qui souligne, au passage, que ce choix n’était pas décisionnel en soi : le premier ministre pouvait le suivre ou pas). Et finalement, il s'est abstenu. Il est vrai qu’il s’était engagé aussi à soutenir le candidat à l’élection présidentielle désigné par la primaire du P.S.

dimanche 21 mai 2017

Jean-Marc Ayrault ébloui par Jean-Marc Ayrault

Ainsi, de toute sa carrière politique, Jean-Marc Ayrault n’a commis qu’une seule erreur : « ne pas avoir expliqué la situation et dit notre travail » (entretien avec Pierre-Marie Hériaud, Presse Océan du 18 mai 2017). Il parle là de ses deux ans (2012-2014) au poste de premier ministre.

Jean-Marc Ayrault sur le mur
de Royal de Luxe. Tiens, il y
aurait des mécontents ?
Ses échecs ne seraient donc qu’une affaire de com’ ! Étonnant, non, de la part d’un homme qui a tant usé de la communication en tant que maire de Nantes ? Eh ! bien non, dans le fond, cet aveuglement n’est pas si étonnant. Parvenu très jeune à des postes politiques très élevés, Jean-Marc Ayrault n’a pas parcouru la courbe d’apprentissage habituelle de ses collègues en politique. Entouré de courtisans et d’obligés depuis ses débuts, il n’a jamais eu l’occasion d’apprendre à en prendre et en laisser. Sur qui aurait-il pu compter pour lui éviter la grosse tête ? Il le dit lui-même : « ma femme et mes filles ont toujours été là pour me ramener sur terre ». Comment des proches parmi les proches pourraient-elles avoir plus de recul que lui ? C’est simple : elles ne peuvent pas (il ne faut pas trop en demander à sa femme et à ses enfants, comme dirait François Fillon). À se croire ramené sur terre, il n’en planait que davantage !

François Mitterrand était sans doute plus lucide à son égard. « Je me souviens de François Mitterrand évoquant une nouvelle génération d’élus et citant deux ou trois noms dont le mien », dit Jean-Marc Ayrault. C’était en 1977. François Mitterrand est devenu président de la République quatre ans plus tard, en 1981. Il l’est resté jusqu’en 1995. Et pas une seule fois il n’a appelé au gouvernement cet éminent représentant de la nouvelle génération d’élus (qui du coup est devenu premier ministre sans avoir parcouru la courbe d’apprentissage ministérielle : perseverare diabolicum).

Mais Jean-Marc Ayrault a sans doute sa part de responsabilité dans son propre aveuglement. Très vite, il a doté Nantes d’un service de communication énorme et efficace, qui s’est attaché à peindre en rose tous ses faits et gestes. Cette propagande municipale, il en a été le premier lecteur. Comment ne se serait-il pas laissé convaincre de ses propres mérites puisqu’ils étaient si bien décrits sur papier glacé ?

La fiesta plutôt que l'industrie

Et cet entretien avec Presse Océan en est témoin. « J’ai transformé Nantes », dit-il. En presque un quart de siècle, c’est la moindre des choses : les maires de Lyon, Marseille, Lille, Bordeaux, Toulouse, etc. pourraient en dire autant. Mais en quel sens ? « Lorsque je suis arrivé à la mairie de Nantes, les chantiers navals venaient de fermer, la ville se sentait sur le déclin, les Nantais ne se voyaient pas d’avenir », se rappelle-t-il. « Avec Jean Blaise on les a surpris avec les Allumées et les Nantais se sont surpris : ce festival a déclenché la fierté, l’audace et la créativité qui étaient enfouies. »

Davantage qu’une vantardise, les deux phrases ci-dessus sont un terrible aveu : dans l’espoir de remplacer la Navale, vers quoi Jean-Marc Ayrault a-t-il canalisé les énergies et les budgets publics ? Vers la fiesta ! (Juste pour mémoire, on rappellera que, exactement au même moment et pour les mêmes raisons, les élus de Bilbao négociaient avec la Fondation Guggenheim la création d’un grand musée européen.)

Nantes avait évidemment été sonnée par la fermeture des chantiers navals en 1987. Comme un boxeur groggy, il lui fallait un peu de temps pour encaisser. Mais le redéploiement de « la fierté, l’audace, la créativité » toujours présentes en elle était en cours. Depuis l’ouverture de la ligne de TGV, de nombreuses entreprises venaient s’installer à Nantes. Le développement des écoles d’ingénieurs et des formations techniques depuis une vingtaine d’années leur offrait un substrat favorable. Et les chômeurs de la Navale ne demandaient qu’à réemployer leur énergie.

Trafics et Fin de siècle à la trappe

Le redémarrage de Nantes n’est pas dû aux Allumées, il leur est concomitant. Quel qu’ait été leur succès, Les Allumées ne s’adressaient pas à toute la ville. Comme je l’ai déjà écrit, « c’était l’inverse d’une manifestation populaire. L’ouvrier qui pointe à l’usine au petit matin ne fait pas la fête jusqu'à l'aube. Le droit de faire la grasse matinée donnait le sentiment d’appartenir à une élite privilégiée. » Une élite dont le maire de Nantes recueillait tous les jours les compliments. En liant l’essor de Nantes aux Allumées, Jean-Marc Ayrault souligne ses propres illusions – largement partagées, il faut le dire, jusque dans les rangs de ses opposants : la communication municipale est décidément efficace. Il omet au passage de rappeler que Les Allumées ont été suivies par Trafics et Fin de siècle, du même Jean Blaise, deux échecs cuisants. Si Trafics et Fin de siècle n’ont pas brisé l’élan nantais, c’est qu’il n’était pas né des Allumées.

Nantes reste une ville active, dynamique, inventive, mais elle l’est parce que les Nantais le sont, pas parce que quelques-uns d’entre eux vont applaudir des spectacles d’avant-garde au Lieu Unique, que des marionnettes géantes défilent en ville de temps en temps ou qu’un grand éléphant mécanique tourne en rond depuis dix ans là où l’on construisait autrefois des navires. Nantes a changé ; pas Jean-Marc Ayrault, toujours ébloui par lui-même.

lundi 15 mai 2017

De Jean-Marc Ayrault à Édouard Philippe, Jean Blaise choisit le bon cheval

« Le Havre part de beaucoup moins loin que Nantes, ville moche où il fallait tout réinterpréter », déclare Jean Blaise, selon La Lettre EcoNormandie de vendredi dernier.

Jean Blaise est présent à Nantes depuis très, très longtemps mais n’a pris ses fonctions de patron local du tourisme que fin 2010. Les pôles d’attraction touristiques – château des ducs de Bretagne, cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul, jardin des plantes et autres grands parcs, Machines de l’île, passage Pommeraye… ‑ existaient déjà à l'époque. Et même la plupart des « œuvres pérennes » des biennales Estuaire, dont Jean Blaise voulait croire ou faire croire qu’elles ont changé le visage de la ville.

Si Nantes était « moche » alors, elle le reste aujourd’hui. À moins que « réinterpréter » ne signifie tracer un trait de peinture rose, puis verte, à travers la ville ? Cela ne ferait que souligner la minceur de l’œuvre du grand homme, qui est essentiellement une œuvre de com’.

Jean Blaise n’a pas toujours montré autant de mépris envers Nantes, pourtant. « Nous n’avons pas de monument-phare, comme Bilbao ou Metz aujourd’hui avec Pompidou, mais un ensemble riche, dense, d’objets culturels  sur le territoire », déclarait-il en novembre 2010 au site Nouveau tourisme culturel. Alors, Nantes, elle était « riche » ou elle était « moche » ?

Nantes n’a pas tellement changé en six ans et demi. Et Jean Blaise encore moins. En revanche, le premier ministre a changé. Vu le bilan ministériel de Jean-Marc Ayrault, avoir été l’un de ses proches n’a plus rien d’un atout. Mais voilà que le fauteuil occupé par l’ancien maire de Nantes de 2012 à 2014 est dévolu à Édouard Philippe. Or le maire du Havre a confié à Jean Blaise ma mise en scène des festivités du 500e anniversaire de sa ville, qui commencent dans quelques jours.

Jean Blaise s’empresse donc de « tout réinterpréter » : Nantes était « moche », Le Havre ne l’est pas. Jean Blaise n’est certainement pas un génie culturel, mais il sait au moins choisir le bon cheval et endosser la bonne casaque.

samedi 6 mai 2017

Nantes Métropole prête à mobiliser les Nantais si le budget de l’Arbre aux hérons dérape

« L’Arbre aux hérons peut être notre Philharmonie à nous », assure André Sobczak, vice-président de Nantes Métropole, en voyage à Hambourg. On se frotte les yeux. Il a vraiment dit ça ? En tout cas, c’est écrit noir sur blanc dans un article d’Éric Cabanas (Presse Océan du 6 mai 2017) sur la copieuse délégation nantaise partie étudier la responsabilité sociétale des entreprises dans le grand port d’Allemagne du Nord.
L’Elbphilarmonie de Hambourg,
photo de Specialpaul disponible sur Wikimedia Commons

Inaugurée à grand tapage au mois de janvier, l’Elbphilharmonie, alias Elphi, est la nouvelle salle de concert de Hambourg. À première vue, elle n’a pas grand chose en commun avec le projet de l’Arbre aux hérons. Cet ensemble immobilier n’est pas caché dans un trou à l’écart du centre-ville mais se dresse les pieds dans l’eau au beau milieu du port de Hambourg, à la pointe d’un quartier classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Il comprend évidemment des salles de concert ‑ jusqu’à 2.100 places pour la plus grande, soit 130 de plus que le Grand Auditorium de la Cité des congrès de Nantes mais 300 de moins que l’auditorium Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris). Et aussi des logements, un hôtel et des boutiques, le tout haut de gamme bien entendu.

Rien à voir avec l’Arbre aux hérons, donc. Alors, pourquoi comparer ? Le vice-président de Nantes Métropole montre le bout du nez : la Philharmonie de Hambourg illustre « la capacité de tous les acteurs du territoire à se mobiliser face à la multiplication par huit du coût des travaux ». Et même par dix, en réalité : pour un budget initial de 77 millions d’euros, Elphi a coûté en définitive 789 millions d’euros ! Accessoirement, les travaux ont aussi duré près de dix années au lieu des trois prévues. Si tel est le résultat de la mobilisation de tous les acteurs du territoire, ils auraient mieux fait de s’abstenir.

On rappelle que l’Arbre aux hérons devrait en principe coûter 35 millions d’euros, soit un peu moins de la moitié du budget initial de l’Elbphilharmonie. Un dérapage identique mènerait la facture finale au-delà de 358 millions d’euros. Pas grave, il suffirait de mobiliser les acteurs du territoire nantais, n’est-ce pas ? Heureusement, l’expérience du Carrousel des mondes marins incite à l’optimisme : pour 6,4 millions d’euros prévus, il n’avait finalement coûté « que » 10 millions (+ 56 %).

lundi 1 mai 2017

32 tonnes de papier par an pour les magazines municipaux

Fini le temps où Jean-Marc Ayrault était condamné à six mois de prison avec sursis pour favoritisme : la propagande municipale d'aujourd'hui respecte la réglementation des marchés publics. Nantes et Nantes Métropole viennent de lancer un avis de marché portant sur l’« impression de la formule actuelle du magazine municipal de la Ville de Nantes « Nantes Passion » et du magazine métropolitain « Journal de Nantes Métropole » », selon l’intitulé du cahier des clauses techniques particulières.

Celui-ci précise dès son article 1 que « les deux collectivités exigent des papiers a minima issus de forêts gérées durablement et souhaite (sic) privilégier des process de fabrication (notamment en matière de gestion des déchets et de protection de l’environnement) intégrant une démarche de développement durable ». Louable préoccupation évidemment, mais ne serait-elle pas encore mieux satisfaite en mettant la pédale douce sur ces documents voués à finir dans les sacs-poubelles jaunes ? 

Car on ne lésine pas sur les quantités : pour Nantes Passion, 10 numéros de 40 pages par an, tirés à 189.000 exemplaires ; pour le Journal de Nantes Métropole, 5 numéros de 24 pages tirés à 340.000 exemplaires. Il y en a pour plus de 32 tonnes de papier…

Le prix global de la prestation, fixé au maximum à 1.760.000 HT, est réparti entre la Ville de Nantes à hauteur de 960 000 € HT et Nantes Métropole à hauteur de 800 000 € HT. Le prix à la page imputé à Nantes Métropole s’avère ainsi un tiers plus élevé que celui de Nantes. La ville abuserait-elle de la communauté urbaine ?

Le prestataire retenu ne devra procéder à l’impression des journaux qu’après avoir reçu un bon à tirer de la « Direction Générale à l'Information et à la Relation au Citoyen » (on ne lésine pas non plus sur les majuscules, contrairement aux usages typographiques français). Louable préoccupation, là encore. À condition de relire les textes futurs mieux que l’avis de marché, où l’on trouve ceci : « Nantes Métropole se réserve la possibilité de fournir à l’imprimeur un document détachable qui devra être encarté dans les 340 000 000 exemplaires du magazine métropolitain ».

Trois cent quarante millions d’exemplaires ? Pour le coup, ce sont des milliers de tonnes de papier qui vont y passer.