dimanche 6 août 2017

Miroir d’eau z’alouettes : (4) une maintenance poétique mais coûteuse

L’avis de marché commence mal : « Le Miroir d’Eau de Nantes Métropole situé sur l’espace public « Château Mercoeur » face au Château des Ducs de Bretagne à Nantes a été mis en service en juillet 2015. » En juillet, on aurait bien voulu, c’est mieux en plein été. Mais n’importe quel site web bien informé, y compris celui de la ville de Nantes, vous dira que le miroir d’eau a été inauguré en réalité le 5 septembre 2015. « Mis en service et inauguré » précisait même Presse Océan, ce qui n’était pas inutile puisque les pannes n’avaient pas manqué.

On se souvient de l’énorme battage médiatique orchestré à l’époque autour de cet équipement de 3,75 millions d’euros voulu par Jean-Marc Ayrault dans l’espoir de faire la nique à celui de Bordeaux – une ambition qui fait légèrement ricaner les Bordelais. Aujourd’hui, toutes ces jactances sont bien oubliées. Oui, quoi, on a là une surface aqueuse de 1.300 m² ‑ presque trois fois moins qu’à Bordeaux – où se déclenchent de temps en temps des jets d’eau ou de brume. Impeccable pour rafraîchir les enfants aux beaux jours mais pas de quoi crier au génie non plus.

Seulement, puisqu’on l’a, il faut bien l’entretenir, d’où l’avis de marché cité plus haut. Le miroir d’eau est géré par la direction de l’espace public de Nantes Métropole. Celle-ci veut confier son entretien et sa maintenance à un prestataire extérieur « pour garantir son bon fonctionnement ». Douterait-elle de ses propres compétences ? Ou préfère-t-elle se laver les mains des dysfonctionnements éventuels ? Car le miroir d’eau est surtout une énorme usine à gaz souterraine. La description de son fonctionnement occupe pas moins de cinq pages du cahier des clauses techniques particulières. En voici le premier paragraphe :

Sur l’idée d’un phénomène naturel volontairement suscité, le niveau des eaux monte et descend sur un rythme de 5 minutes pour générer ainsi une inondation d’environ 2 centimètres sur la totalité de la surface de la place, à l’image des marées transformant constamment le paysage en place inondable et la vie du lieu en créant à tout instant une situation nouvelle*.

Pourquoi des plombiers ne seraient-ils pas poètes, après tout ? Hélas, le retour aux réalités prosaïques ne tarde pas. Cet « accord-cadre à bons de commande avec minimum et maximum et un opérateur économique » coûtera aux Nantais entre 40.000 et 160.000 euros hors taxes par an. Une fourchette dont la largeur dénote bien les doutes de Nantes Métropole sur le bon fonctionnement du miroir d’eau.
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* Comme le signale un lecteur anonyme (voir les commentaires de ce billet), cette « idée d'un phénomène naturel volontairement suscité » est purement et simplement pompée d'un avis de marché concernant la canopée du Forum des halles à Paris !

Les billets précédents de la série Miroir d’eau z’alouettes :

jeudi 3 août 2017

L’industrie nantaise du bidonnage s’exporte bien : (2) Ottawa

S’il est davantage dans le concret que Jean Blaise (voir le billet précédent), François Delarozière a tout de même appris à gonfler les chiffres – peut-être au contact des Machines de l’île. En 2013, il assurait que la tournée de l’Aéroflorale au cours de l'année Green Capital avait rencontré un grand succès. Voici trois ans, il affirmait que plus d’un million de Pékinois étaient venus voir son cheval-dragon et son araignée. Mais les photos de ces événements ne montraient qu’un public clairsemé ; établir un décompte exact était pourtant facile puisque les spectateurs devaient réserver leur place. Selon les Chinois, ils étaient en réalité 100.000.

Après Pékin, le cheval-dragon et l’araignée de La Machine étaient à Ottawa voici quelques jours. Là, les organisateurs se sont abstenus d’annoncer à l’avance des chiffres invraisemblables. Ils les ont annoncés ensuite. En quatre jours, 750.000 personnes seraient venues voir les deux machines, assure La Machine sur son compte Twitter. Comme au Havre et contrairement à Pékin, l’absence de billetterie permet toutes les conjectures. Mais l'énorme album des photos et vidéos mises en ligne raconte une autre histoire.

François Delarozière a utilisé au Canada un stratagème habile : les parcours des machines n’étaient pas annoncés à l’avance. Officiellement, pour faire durer le mystère. En pratique, cela obligeait tous les spectateurs à se rendre au point de départ indiqué : la garantie de faire masse avec une foule concentrée. Et si les spectateurs accompagnaient ensuite la marche des machines, rien n’interdisait de les recompter et les rerecompter au fur et à mesure.

Avec quel résultat ? On peut en juger d'après les photos fournies par La Machine elle-même et publiées sur le site web de Presse Océan. Les deux premières ont été prises le vendredi 28 juillet en début d’après-midi sur l’esplanade de la National Gallery, l’endroit le plus spacieux visité ensemble par les deux machines. Complémentaires, elles ont été prises du même endroit, peut-être l’un des clochers de la basilique Notre-Dame ; on a seulement tourné l’appareil photo d’un quart de tour entre les deux. Grosso modo, on  voit la foule au sud de St. Patrick Street sur la première, au nord sur la seconde, sur une superficie totale d’environ 3 hectares, soit 30.000 m². Sans se lancer dans un comptage individuel des têtes, on voit que le nombre de personnes présentes ne dépasse pas 15.000. C'est déjà beaucoup de monde, mais ça ne fait que 2 % de 750.000.
Sur l'île de Nantes : foule ou pas foule ?

Aucune des autres photos disponibles ne montre de foule plus importante à un autre moment. Sur une troisième photo panoramique, la rencontre de Long Ma et Kumo à George Street, en fin de journée, attire au maximum 5.000 personnes sur 4.000 m², dont la moitié dévolus aux deux machines.

Si la dizaine d’autres rendez-vous proposés avaient attiré autant de monde que celui de la National Gallery, le total des spectateurs serait inférieur à 200.000 – certains d’entre pouvant avoir été comptés plusieurs fois. Où sont les 750.000, alors ? Aurait-on cumulé les spectateurs visibles sur les centaines de photos et de vidéos mises en ligne ?

mardi 1 août 2017

L’industrie nantaise du bidonnage s’exporte bien : (1) Le Havre

Gonfler ses chiffres de participation est un exercice classique chez les organisateurs de manifestations politiques, syndicales, ludiques, etc. Entre leurs chiffres et ceux de la police l’écart est parfois de 1 à 10. Bien que la police ait des techniques de comptage objectives, la presse reprend souvent les statistiques des organisateurs pour ne faire de peine à personne. À ce jeu-là, les acteurs culturels nantais montrent un savoir-faire certain.

Royal de Luxe à Nantes en 2014. Foule ou pas foule ?
Sous la houlette de Jean Blaise, Le Voyage à Nantes, on l’a dit ici, mais également là, a présenté dans le passé des bilans de fréquentation trop beaux pour être honnêtes. Jean Blaise a organisé cette année les festivités du 500ème anniversaire du port du Havre. Il y a transféré le savoir-faire acquis à Nantes. D’abord en faisant appel à de vieilles connaissances, les géants de Royal de Luxe, qui ont défilé dans la ville du 7 au 9 juillet. Ensuite en annonçant des scores abracadabrantesques.

Un peu trop, même : pour Royal de Luxe, on avait annoncé à l’avance 800.000 spectateurs. Avec la meilleure volonté du monde, la presse n'a pas osé confirmer. Si France 3 régions a vu 650.000 personnes, France Bleu s’en est tenu à  « plus de 500.000 personnes ». La réalité était certainement bien inférieure. Les innombrables photos et vidéos de l’événement disponibles en ligne montrent des foules importantes à certains endroits et certains moments mais beaucoup plus clairsemées à d’autres. Parfois, la technique intervient, une prise de vue au téléobjectif renforçant l’impression d'affluence. Cela dit, même si les espérances initiales étaient 37,5 % plus élevées, ce demi-million admis du bout des lèvres reste colossal : mission accomplie.

Et l’on peut compter sur Jean Blaise pour que le bilan d’ensemble des festivités soit glorieux. De toute façon, en l’absence de billetterie, personne ne pourra vérifier. Et je ne suis pas le seul sceptique. Comme l’écrit Gilles Renault, envoyé spécial de Libération, « Nul doute, de la sorte, qu’à l’heure des comptes, Le Havre fournira des chiffres ronflants, mais aussi et surtout approximatifs, sinon fantaisistes, puisque invérifiables et juste destinés à alimenter le satisfecit propagandiste. »

mercredi 26 juillet 2017

Toboggan du château des ducs de Bretagne : à défaut de glisse, des chiffres et des lettres

Finalement, les cieux sont avec le Voyage à Nantes : vu le temps maussade, la fermeture du toboggan du château des ducs de Bretagne ne nuit pas. On n’a pas plus envie de se mouiller les fesses que de se les brûler. Il reste cependant possible d’aller admirer la signalisation du toboggan, une sorte d’œuvre en soi.

J’ai déjà signalé la formule surréaliste de la pancarte plantée au bord des douves : « le toboggan écrit de nouvelles histoires dont les protagonistes sont le patrimoine, l’architecture et l’usager ». Reprise à l’identique sur les sites de la ville de Nantes, du château des ducs de Bretagne, d’AMZ Nantes et de divers blogs, elle contribue à la gloire littéraire du Voyage à Nantes.

En revanche, le Voyage à Nantes confirme, comme on l’a maintes fois exposé, qu’il est fâché avec les chiffres et n’hésite pas à bidonner quelque peu. On lit ceci : « Le public s’engage dans le vide, découvre un point de vue unique à 12 mètres du sol […]. Une glisse vers l’inconnu, 50 mètres plus loin ». Alors bien sûr, Jean Blaise n’est pas Pythagore, une légère confusion entre l’hypoténuse et la distance au sol n’est pas bien grave. En revanche, pour glisser sur 50 mètres, il faudrait que le toboggan se prolonge sous la passerelle du château. Sa pente ne dépasserait pas 14 % : pas de quoi échauffer un fond de pantalon. En réalité, la partie « glisse » du toboggan mesure moins d’une trentaine de mètres.

La description du toboggan qui figure sur le site web du Voyage à Nantes est identique à un détail près. Elle se termine ainsi : « Une glisse vers l’inconnu, 50 mètres plus bas ». Oui, « plus bas » et non « plus loin ». Ce plus bas recreusé au fond des douves ferait du « Paysage glissé » le plus grand toboggan du monde, loin devant ceux du Beach Park de Fortaleza au Brésil (41 mètres) ou de PortAventura en Catalogne (31 m). 

La signalisation du toboggan ne se borne pas à la pancarte. Sous la voûte d’entrée figure une vaste vue panoramique du château. Il faut sans doute compter plusieurs centaines d’euros pour la réalisation de ce grand panneau plastifié. Or il n’est clairement destiné à durer que les deux mois du Voyage à Nantes puisque l’entrée du toboggan y est indiquée*. À moins qu’on ne veuille en faire une « œuvre pérenne » à jamais agrippée au rempart ? Ce qui économiserait au moins les frais de démontage.

Mais le chef d’œuvre de la signalisation est sans doute l’escalier qui va des douves au pont-levis. « Sortie uniquement », y lit-on en sortant du château. « Bon », se dit le touriste obéissant, « c’est donc par là qu’il faut sortir. » Et il aboutit dans un cul-de-sac au pied du toboggan. Bien entendu, préciser « Sortie uniquement pour les usagers du toboggan » aurait été un peu long. Mais un simple panneau de sens interdit aurait fait l’affaire. En plus, il aurait été compréhensible des touristes étrangers : si l’on veut qu’ils viennent, il faudrait peut-être songer à eux. Mais pourquoi faire simple quand le VAN peut faire compliqué ?
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* Pour être juste, un bon grattage devrait pouvoir faire disparaître cette mention surajoutée.

jeudi 20 juillet 2017

Du Carré au square : Fleuriot mieux que Feydeau ?

Faut-il sauver le square Fleuriot ? Ce n’est pas du tout la même question que : Faut-il laisser le square Fleuriot en l’état ? Cet état est lamentable. Depuis des années, il a de quoi consterner les milliers de Nantais qui font la queue devant L’Entrecôte. Il faut faire quelque chose pour le square Fleuriot.

Square Fleuriot, 22 février 2014 : déjà les derniers outrages
La municipalité nantaise a annoncé la construction d’un immeuble commercial. C’est quand même étonnant : elle se vante d’aménager des jardins et veut en supprimer. Évidemment, planter des arbres d’un côté, vendre des terrains de l’autre, ça fait toujours circuler l’argent. Avec quel profit pour Nantes et les Nantais ? 

Si encore Nantes manquait de surfaces commerciales… Mais des locaux vides, il y en a déjà plein dans les environs, au Carré Feydeau ou dans l’extension du passage Pommeraye. Il y a déjà un preneur pour l’immeuble projeté ? Le Carré Feydeau était demandé aussi avant sa construction… En définitive, pour qu’une grande surface alimentaire y ouvre, il a fallu aller devant les tribunaux…

Et puis, franchement, l’esquisse du bâtiment parue dans la presse est très moche. On dirait un collège des années 1970 dans un quartier sensible. Ou peut-être une caserne de gendarmerie dans un département négligé ? Il y a sûrement moyen de faire mieux.

Quoi ? Je ne sais pas. Mais ce mieux n’est probablement pas fait de béton. je crois que je vais signer la pétition « Contre le projet de bâtiment commercial square Fleuriot à Nantes » lancée par Dorothée Laverton sur Change.org.

vendredi 14 juillet 2017

5 euros la glissade « gratuite » avec le toboggan du château des ducs (ou 7,5 ?)

Combien a coûté le toboggan du château des ducs de Bretagne ? Le Voyage à Nantes ne le dit pas. Ce n’est pas que le VAN ne dise rien, il parle même beaucoup, mais dès qu’il s’agit de coût, c’est motus et bouche cousue. On ne saura donc pas combien chaque glissade coûtera aux contribuables nantais. On peut cependant s’en faire une idée.

Le toboggan n’est pas un simple bricolage. C’est un beau travail de spécialistes. « Métalliers, soudeurs, dessinateurs, douze personnes à temps plein se consacrent au toboggan depuis des mois », relatait Ouest France le 15 juin. La médiane des salaires nets dans la métallurgie est de 2 253 euros nets par mois, soit un coût chargé proche de 3 700 euros. Que ces douze personnes aient travaillé trois mois chacune et les charges de personnel peuvent dépasser 130 000 euros.

Il faut compter aussi avec l’intervention du concepteur, Tangui Robert, et de l’architecte Matthieu Germond, le personnel chargé du montage de l'installation, les visites des organismes de contrôle, un service de gardiennage pendant le mois et demi du chantier… Et puis bien sûr des matériaux de qualité et des équipements spécialisés. La location d’une grue téléscopique avec son opérateur peut coûter jusqu’à 1 000 euros par jour.

Vient ensuite l’exploitation du toboggan, qui occupe au moins deux « médiateurs », soit quatre personnes à plein temps puisqu’il est ouvert tous les jours pendant dix heures. Près de huit mois-homme, donc, pour la durée du VAN : encore pas loin de 20 000 euros, sans compter le gardiennage et la sécurité. Holà ! on allait oublier aussi la quote-part du temps des salariés du VAN qui ont gambergé sur l’installation (« le toboggan écrit de nouvelles histoires dont les protagonistes sont le patrimoine, l’architecture et l’usage » : même si ça ne veut rien dire, il dû en falloir, du jus de crâne, pour pondre ça) et, cerise sur le gâteau, quelques minutes du temps de Jean Blaise – peut-être pas le poste le plus coûteux mais assurément le plus précieux.

Enfin, il y aura le coût du démontage : quelques mois-homme supplémentaires, rebelote pour quelques jours de grue téléscopique, des camions, du gardiennage…

Bref, compte tenu de tout ce qui précède, le toboggan est une affaire d’au moins 300 000 euros. Pour combien d’utilisations ?

Hier, jour d’entrée en service du toboggan, le rythme de fonctionnement ne dépassait pas deux personnes par minute. Pour raison de sécurité, probablement : afin d’éviter que les utilisateurs ne s’empilent en vrac au bas de la pente, il faut leur laisser le temps d’évacuer les lieux. Or deux personnes par minute, cela signifie 1 200 personnes par jour, même pas 60 000 au total pendant la durée du Voyage à Nantes. Chaque utilisation « gratuite » coûterait donc plus de 5 euros aux contribuables nantais. Rien n’est trop beau pour quelques secondes de culture au fond des douves.
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Mise à jour du 16 juillet : Chrono en main ce dimanche, le rythme des descentes n'atteint même pas deux par minute. Chaque fois qu'un amateur hésite puis renonce une fois parvenu en haut du toboggan, au moins une minute s'écoule en pure perte. À ce rythme-là il faut plutôt compter 45 secondes par descente. C'est-à-dire 40 000 glissades sur la durée du VAN, pour un coût moyen de 7,50 euros l'une.

mercredi 12 juillet 2017

Les dragonnades de Calais

Pour rétablir son image, la ville de Calais veut ses Machines de l’île à elle. Elle compte sur un dragon pour faire oublier sa « jungle ». Natacha Bouchard, maire de la ville, et François Delarozière, qu’on ne présente plus à Nantes, se sont mis d’accord sur un projet de 20,5 millions d’euros hors taxes (HT). « Se sont mis d’accord », dis-je, car au nom de la création artistique, ce genre de réalisation échappe aux règles des marchés publics, ce qui simplifie radicalement la question du prix. Pourquoi 20,5 millions plutôt que 10,5 ou 30,5 ? Parce que.

De l’avis général, le projet est assez comparable à celui des Machines de l’île. Alors comparons.

  • L’investissement global de Nantes dans les Machines de l’île est du même ordre que celui prévu par Calais. Mais les budgets annoncés à l’origine étaient largement inférieurs (4,8 millions d’euros HT pour la Galerie et le Grand éléphant, 6,6 millions d’euros HT pour le Carrousel des mondes marins). Calaisiens, méfiez-vous, un dérapage est si vite arrivé.
  • Sur 20,5 millions d’euros d’investissement, Calais espère 5 millions d’aides du département et de la région, soit un quart de l’investissement. Comme à Nantes. Tiens à propos, pourquoi espère-t-on à présent qu’un tiers du financement de l’Arbre aux hérons sera fourni par d’autres budgets publics ? Excès de prudence à Calais ou douce illusion à Nantes ?
  • Calais attend 1,1 million de visiteurs par an. « Chaque visiteur dépense environ trente euros quand il vient, ce qui représente trente millions d’euros injectés dans l’économie locale, sans compter les transports », a assuré François Delarozière à Nord Littoral. C’est sûr et certain, d’où l’indicatif présent. Mais parmi les visiteurs qui passent voir le Grand éléphant à Nantes, combien dépensent 30 euros ? Or il s’agit d’une moyenne : pour un visiteur qui vient regarder à l’œil, il en faut un autre qui dépensera non pas 30 mais 60 euros. Les 30 millions de Calais (HT ou TTC, au fait ?) sont aussi improuvables qu’improbables.
  • Environ 40 % des visiteurs des Machines de l’île viennent de Loire-Atlantique. Les locaux pourraient représenter aussi une bonne partie des visiteurs de Calais. C’est-à-dire qu’une bonne partie des recettes espérées sortiraient… de la poche des Calaisiens eux-mêmes. Ces millions-là ne seraient pas « injectés dans l’économie locale », ils ne feraient que changer de main.
  • Pas moins de 500 000 billets par an seraient vendus pour une promenade sur le dragon ou l’une des autres mécaniques prévues. Cela pour 200 jours d’ouverture par an, soit 2 500 billets/jour en moyenne. Les Machines de l’île ont annoncé 664 500 billets vendus en 2016 pour environ 300 jours, soit 2 250 billets/jours. 
  • Le coût d’exploitation annoncé par Calais est de 610 000 euros par an. Vous voulez rire ? François Delarozière lui-même annonce la création de 70 emplois directs, soit au bas mot plus de 2 millions d’euros par an rien que pour les frais de personnel !
  • L’exploitation du dragon de Calais devrait être « proche de l’équilibre », affirme François Delarozière. Ce qui rappelle fâcheusement la déclaration d’un responsable du tourisme nantais il y a dix ans : l’exploitation des Machines de l’île devait « tendre vers l’équilibre » à partir de 2009. En fait, elle est toujours restée largement dans le rouge. Nantes a encore versé 1,59 millions d’euros HT de subvention aux Machines l’an dernier. Depuis dix ans, chaque fois qu’un visiteur achète un billet, les contribuables nantais y rajoutent environ 2 euros.
  • Et si jamais Calais suivait la même voie, le déficit pèserait sur des contribuables quatre fois moins nombreux...
  • Dernier détail : malgré ses lourds investissements au profit du Grand éléphant, Nantes n'est pas propriétaire de son image en droit, affaire de contrat. Mais peut-être Natacha Bouchard est-elle meilleure négociatrice que Jean-Marc Ayrault ?
Comparaison n’est pas raison. Mais comparable ne signifie pas non plus raisonnable : tout autant que ceux des Machines de l’île, les chiffres agités à Calais sont fantaisistes.

dimanche 9 juillet 2017

Bouffay salé

On attendait avec impatience la première averse pour savoir ce qu’allait devenir le tas de sel de la place du Bouffay. En fait d’averse, on a été servi !

L’œuvre exposée sur la place cet été s’appelle « La part manquante » ; il en manque un peu plus désormais.

« Des nappes scintillant de sel recouvrent le sol et rappellent l’absence forcée de l’eau, la proximité de l’océan ou… une montée des eaux qui aurait envahi Nantes », explique le livret du Voyage à Nantes 2017, à côté de la plaque comme souvent : il avait juste oublié que l’eau  peut aussi descendre du ciel, et que cette présence forcée nous arrive même assez souvent.

Allons, voyons quand même le verre d’eau salée à moitié plein : une partie du mulon a quand même résisté au déluge. Et l’aspect délibérément ruiné supposé faire le charme de cette œuvre de Boris Chouvelon est ce soir encore plus convaincant.

samedi 24 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (9) 88,5 millions d’euros plus tard, l’essentiel est toujours là

On aurait cru qu’à 19h00 la rue Clemenceau aurait été noire de monde. Eh ! bien, pas du tout : un gros millier de personnes seulement attendaient l’ouverture officielle du musée d’arts de Nantes ce vendredi. Même si un contingent de chapeaux à plumes avait parcouru les lieux en avance sur le bas-peuple, et si quelques centaines de retardataires ont préféré éviter la presse des premières minutes, ce n’était pas la ruée des foules.

Vêtue d’une robe en mousseline bleue outremer d’un minimalisme à faire bouillir de jalousie les chauffeurs de la TAN, Johanna Rolland a prononcé un discours de circonstance. La Ville a veillé à ce que les travaux de rénovation profitent aux entreprises locales, a-t-elle assuré sans trop insister sur le fait que la conception avait été confiée à un cabinet anglais et l’ensemble du chantier à une filiale du groupe Bouygues. Et l’on a pu entrer.

Et alors ? Et alors ? Eh ! bien, soulagement : le patio est toujours là, inondé de lumière, et puis le double escalier monumental, et les grandes galeries du premier étage. On ne dira pas que c’était mieux avant : c’était pareil. Certes, les accrochages ont été remaniés, c’est la règle du jeu et un peu de changement ne fait pas de mal, on se dit juste que c’est beaucoup d’argent et beaucoup d’air brassés pour pas grand chose. L’essentiel étant quand même que l’essentiel demeure, jusqu’à l’autruche empaillée de Maurizio Cattelan, la tête dans le parquet, c’est décalé, ça fait rire les enfants et ça ne les traumatise pas comme le gorille de Fremiet, très bien.

Côté Cube, en revanche, ça ne rigole pas. Par ce temps de bêtises plates qui court, au milieu des stupidités normales qui nous encombrent, il est réjouissant, ne fût-ce que par diversion, de rencontrer au moins une bêtise échevelée, une stupidité gigantesque. Mais comme il faut traiter la question avec tout le sérieux qui convient, on se donnera le temps de la réflexion pour y revenir plus tard.

dimanche 18 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (8) et modeste, avec ça

Comment Johanna Rolland aurait-elle pu se douter, il y a six mois, quand elle a annoncé l'inauguration du musée d'arts de Nantes le 23 juin, que la Fête de la musique aurait lieu le 21, le dixième anniversaire des Machines de l’île le 30 et la Nuit du VAN, coup d'envoi du Voyage à Nantes 2017, le 1er juillet ? Cela pour le local. Côté international, Johanna Rolland ne pouvait pas non plus imaginer que The Bridge et le Hellfest, au succès de plus en plus colossal, allaient imprégner l’image de Nantes en cette fin juin.

Cette cascade d'événements en une quinzaine de jours est-elle gênante ? Non : aucun d'eux n'arrive à la cheville du musée, qui va bien sûr envahir tout le paysage médiatique. Déjà, Jean-Marc Ayrault le présentait jadis comme « le grand projet » de son quatrième mandat municipal. Le grand projet est devenu grandissime : il lui a fallu en définitive deux fois plus d’argent et trois fois plus de temps que prévu. Des dérapages conformes aux ambitions touristico-culturelles de la ville : énormes. Forcément, la presse internationale n'aura d'yeux que pour lui.

Nantes Métropole est bien consciente de l’enjeu. « La prochaine grande étape sera l'ouverture du musée des Beaux-arts », déclarait Jean Blaise aux Echos en novembre dernier. « Ce sera la star de l'édition 2017. » Comme Jean Blaise est très capable d’être à la fois à Nantes au Havre (qu'il qualifiait lui-même de « star de l'année 2017 »), il a concocté des festivités grandioses pour la circonstance. En particulier un jeu de piste et un concours de selfies. Voilà du neuf, du prestigieux et du culturel !

Mais l’essentiel, pour un musée d’arts, c’est encore l’art. Pour marquer sa réouverture, celui de Nantes a prévu une exposition à la hauteur de ses 88,5 millions d’investissement, qui assurera d’emblée son prestige auprès de l'establishment artistique mondial : une installation de la plasticienne franco-autrichienne Suzanna Fritscher. La notice de celle-ci sur Wikipédia répertorie près d’une dizaine d’expositions personnelles, dont trois hors de France (une en Allemagne, deux en Autriche), et une en Bretagne, déjà, à la chapelle Sainte-Tréphine de Pontivy.

La surprise n'est pas totale à Nantes, car la plasticienne n'y manquait pas d’amis fidèles. Elle a exposé deux ou trois fois au Hangar à bananes ; surtout, elle a participé dès les débuts au projet de Stanton Williams pour le musée des beaux-arts. Ailleurs, le secret avait été mieux gardé et l’annonce de cette exposition aura roulé comme un coup de tonnerre jusques aux confins de l’univers artistique.

Cependant, le musée d’arts protège aussi ses arrières. À l’intention des visiteurs plus proches du ras des pâquerettes, il a prévu un « Hommage à Monet et Rodin » : avec de telles vedettes, on ne peut pas se tromper. Cette exposition-là est centrée sur trois œuvres « exceptionnellement prêtées » par le Musée Rodin : un petit bronze et deux plâtres. De quoi faire la nique à l’exposition du centenaire (Auguste Rodin est mort le 17 novembre 2017) visible jusqu’à la fin juillet au Grand Palais de Paris ; les œuvres du sculpteur s’y comptent par centaines, d’accord, mais on n’y trouve pas la Grande main crispée avec figure implorante. Pour voir celle-ci, il faudra venir à Nantes !

jeudi 15 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (7) notre Guggenheim à nous Nantais

Tapez « le voyage à nantes » dans un moteur de recherche, et vous en aurez confirmation : Nantes est une ville renversée par l’art. Les touristes affluent du monde entier pour se gaver d’émotions artistiques. Et tout ça sans un musée d’art digne de ce nom, puisque le musée des beaux-arts est fermé depuis 2011. Trop fort, Le Voyage à Nantes !

En faisant avaliser la création des Machines de l’île par le conseil communautaire en 2007, Jean-Marc Ayrault avait fait référence explicitement au musée Guggenheim de Bilbao. Avec la (ré)ouverture du musée d’arts le 23 juin, Nantes va d’un coup doubler sa mise artistique. Ce n’est plus un équivalent-Guggenheim que nous aurons mais deux.

Ou presque. Le Guggenheim a coûté 89 millions de dollars. La rénovation du musée d’arts de Nantes, 88,5 millions d’euros. Compte tenu de l’inflation et de l’évolution des cours des monnaies, 89 millions de dollars de 1997 représentent à peu près 102 millions d’euros aujourd’hui ‑ mais le Guggenheim, lui, a été construit ex nihilo. Compte tenu de l’existant, l’investissement total est donc plus élevé à Nantes.

En revanche, même augmentées de 30 %, les surfaces d’exposition du musée de Nantes resteront inférieures d’environ un cinquième aux 11.000 m² du Guggenheim. Sur le papier, l’affaire n’est donc pas bonne.

Reste à voir quel sera l’effet de cet investissement sur l’économie touristique nantaise. La comparaison entre Nantes et Bilbao n’est pas absurde. La ville de Bilbao compte environ 350.000 habitants ; Nantes environ 300.000. L’aire urbaine de Bilbao, environ 1 million d’habitants ; celle de Nantes, un peu plus de 900.000. Bilboko Aireportua a vu passer l’an dernier près de 4,6 millions de passagers, Nantes Atlantique près de 4,8 millions.

Le musée Guggenheim a accueilli 1 169 404 visiteurs l’an dernier. À Nantes, on en espère… 200.000 par an ! Pourtant, on casse les prix : le billet d’entrée coûte 13 euros à Bilbao ; il en coûtera 8 à Nantes. Il suffira d'un peu plus de 55 ans pour couvrir le coût du musée, à condition que chacun des 200.000 visiteurs annuels paie plein tarif. La ville renversée par l’art se relèvera-t-elle ?

mardi 13 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (6) la vie secrète des panneaux municipaux

Non, malgré ses mâts beiges, ses rampes bronze, ses potelets inox, ses grilles grises et ses corsets d’arbres noirs, le musée d’arts n’a pas réussi à éradiquer le vert nantais. Un point de résistance demeure au coin de la rue Clemenceau. Une petite pancarte y indique à l’intention des piétons : « 1 min musée d’arts de Nantes ». Bon, la pancarte elle-même ajoute à l’anarchie des couleurs : elle est marron. Mais elle est fixée, sans souci d’unité, sur un poteau… vert nantais !

D’autres pancartes sont semées dans les environs. Elles ont remplacé celles qui signalaient un « musée des beaux-arts », installées voici deux ou trois ans – des pancartes totalement inutiles puisque le musée était alors en travaux et qu’il a fallu les mettre au rebut pour baliser désormais  le « musée d’arts ». La pancarte du cours Saint-Pierre avait été la vedette de ce blog en juin 2015. Elle pointait alors vers le sud, en direction de la tour LU, et tant pis pour le touriste marcheur ! Il avait fallu six mois pour que, moyennant un coup de tournevis, une petite rotation à 90° la replace dans le bon sens.

Un autre coup de tournevis et la pancarte « musée d’arts » a remplacé la pancarte « musée des beaux-arts », toujours dans le bon sens. Mais ceux qui manient le tournevis ne sont pas ceux qui manient la brosse : le poteau qui soutient la pancarte était déjà très sale en juin 2015. Il l’est un peu plus aujourd’hui (ci-dessous, de gauche à droite, le poteau en juin 2015, janvier 2016 et juin 2017). Mais il reste dix jours pour le nettoyer avant l’inauguration du musée…

            



















Pour en finir avec ces petits trucs, une bizarrerie qui aurait sans doute enchanté Julien Gracq du temps où il était interne au lycée Clemenceau, tant elle révèle combien la « forme d’une ville » est élastique, quelquefois. Le poteau planté à l’angle de la rue Clemenceau porte deux pancartes. L’une indique, comme on l’a dit :

« 1 min musée d’arts de Nantes »

la seconde assure :

« 4 min Jardin des Plantes »

Passons sur la majuscule à laquelle les plantes ont droit mais pas les arts. Intéressons-nous plutôt aux distances. Du coin de la rue à l’entrée du musée, il y a environ 130 mètres. Et de l’entrée du musée à celle du jardin, environ 190 mètres. Le piéton obéissant marchera donc à 7,8 km/h jusqu’au musée, puis à 3,8 km/h jusqu’au jardin.

Plus étrange encore : en examinant les photos ci-dessus (il suffit de cliquer dessus pour les agrandir), on constate que si le musée des beaux-arts se trouvait encore à 3 minutes de marche du cours Saint-Pierre en janvier 2016, le musée d'arts, lui, n'est plus qu'à 2 minutes aujourd'hui. Est-ce le piéton qui presse le pas ou Nantes qui a rétréci ? Mystère...

jeudi 8 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (5) milles abords !*

Le musée d’arts de Nantes en jette. Du moins sa partie principale, qui attire tous les regards. Ce qui va être inauguré le 23 juin 2017, c’est avant tout le bâtiment construit par Clément-Marie Josso en 1900. Le reste, dirait-on, n’est qu’accessoires.

Mais certains de ces accessoires dérangent. À commencer par les quatre énormes poteaux plantés sur le trottoir. Allez donc essayer de faire un selfie sur fond de musée : vous n’y échapperez pas. Leur hauteur est peut-être conforme aux ambitions du musée, qui y hissera ses bannières. En revanche, elle n’est pas proportionnée au site : la rue Clemenceau n’est pas la place Rouge. À vouloir la déguiser en « parvis », on ne fait que souligner sa relative étroitesse.

Secondés par de multiples potelets (décidément une addiction nantaise), ces mâts imposent leur verticalité, contrastant avec les lignes horizontales des marches et des corniches du musée. Mais ce parti-pris linéaire est aussitôt contesté par le pavage en zigzag du parvis, dont la légitimité esthétique ne saute pas aux yeux ; là encore, on a confondu la rue Clemenceau avec une vaste esplanade. Ni horizontalité, ni verticalité, ni zigzags cependant dans le mobilier urbain face au musée : les corsets d’arbre alignés comme à la parade face au musée cultivent la courbe. Et sont emmanchés sans souci de cohérence dans des grilles d’arbre mariant le rond et le carré, choisies apparemment dans la gamme « Les Désaxées » de Sineu Graff

Question couleurs, l’harmonie ne règne pas davantage. Rien d'étonnant, d’ailleurs : depuis l’ère Ayrault, les choix de mobiliers urbains sont partis dans tous les sens, sans souci d’unité ni même d’esthétique générale. Le « vert nantais » était jadis de rigueur dans le secteur protégé. Aujourd’hui, les couleurs semblent régies par le petit-bonheur-la-chance. Autour du musée, le beige des poteaux n’est déjà pas vraiment en harmonie avec le bronze des rampes d’escalier. Et il a fallu qu’en plus on les flanque de potelets inox et de corsets d’arbres noirs !

À l’extrémité du musée côté rue Élie-Delaunay, cependant, on a conservé une partie de l’ancienne grille. Jadis peinte en vert nantais, elle a été repeinte en gris. Un gris plus foncé que celui de l’abribus voisin. Et pas en en cohérence, bien sûr, avec les potelets inox qui balisent le passage pour piétons côté ouest. Ni avec ceux qui le balisent côté est : ceux-là sont d'un beau vert nantais. Comme le sont, plus ou moins, les grilles du jardin des plantes, au bout de la rue. Et pendant ce temps-là, celles du lycée Clemenceau, juste en face, ont pris une teinte scarabée…
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* Je sais bien que « mille » ne prend pas de « s », mais la marque du pluriel souligne la diversité, je trouve. Puisque Nantes l’emploie fautivement dans « musée d’arts », pourquoi n’aurais-je pas le droit d’en faire autant ? Et les tintinophiles apprécieront.

vendredi 2 juin 2017

Le musée d’arts de Nantes n’est pas un musée d’lettres

Quand le musée des beaux-arts de Nantes devient musée d’arts de Nantes, le beau n’est pas seul menacé : la langue française est aussi malmenée.

« Musée d’arts »… D’où sort cette apostrophe incongrue ? En français, une apostrophe marque une élision (elle peut avoir d’autres usages dans d’autres langues, comme en breton). L’élision consiste à effacer la voyelle finale d’un mot qui précède un autre mot commençant par une voyelle ou un « h » muet.

Quelle élision avons-nous ici ? « Arts » commence bien par une voyelle. Mais le mot qui précède, « des », ne se termine pas par une voyelle. On aurait pu se contenter de supprimer l’adjectif « beaux » pour transformer le musée des beaux-arts en « musée des arts ». On aurait pu le transformer en « musée d’art », où « d’ » aurait été la contraction de « de le ». Mais « musée d’arts », c’est foireux.

À qui la faute ? « Dimanche, le musée des Beaux-arts a fermé ses portes pour deux ans de travaux d’agrandissement », écrivait Jean-Marc Ayrault sur son blog le 26 septembre 2011. « Une fermeture avec la promesse d’un grand musée d’art à Nantes ouvert à tous les publics en 2013 ! » On note le singulier. De bons esprits l’auraient-ils trouvé réducteur, le corrigeant subrepticement d’un « s » muet ?

Ce n’est pas si simple, pourtant. Plusieurs mois auparavant, le « musée d’Arts » au pluriel avait fait une première apparition dans le procès-verbal du conseil municipal du 1er avril 2011*. Une faute de frappe ? On imagine pourtant que le P.V. avait été soigneusement relu par le député-maire d’alors : Jean-Marc Ayrault lui-même. En septembre 2012, inversement le guide municipal Tout savoir pour se déplacer dans le centre-ville indiquait : « Le musée des Beaux-Arts devient le musée d’Art ». Le « s » était reparti.

Allait-on retenir le pluriel, comme au Musée des arts et métiers ou au Musée des arts décoratifs ? Ou bien le singulier, comme au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg ou au Musée d'art moderne André Malraux du Havre ? On peut supposer que Jean-Marc Ayrault, guidé par l’indécision, a tiré au milieu, choisissant pile-poil la formule fautive…
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* C'était aussi, semble-t-il, la première mention d'un largage de l'adjectif "beaux". L'intervention relatée par le P.V. était celle de Pascal Bolo. Si l'on enlève le "Bo", que reste-t-il vraiment ?

mercredi 24 mai 2017

Lobbying pour NDDL (42) : on efface tout et on recommence

« Référendum », disent-ils, et hop ! l'Aéroport du Grand Ouest à Notre-Dame-des-Landes, c’est réglé ! À les en croire, Emmanuel Macron, Édouard Philippe  et Nicolas Hulot auraient les mains liées par le vote du 26 juin 2016. Certains poussent même le vice jusqu’à des commentaires du genre : « la décision est peut-être mauvaise, mais puisqu’elle est prise, il faut l’appliquer ! »

 Simple ignorance ? Chez certains, peut-être, mais à coup sûr franche imposture chez d’autres qui savent bien que, de par la loi, le scrutin du 26 juin dernier était une « consultation publique » et non un référendum. Il n’avait pas pour objet de trancher le débat mais d’éclairer le gouvernement. La décision appartenait à ce dernier. Implicitement, il a décidé de NE PAS construire l’aéroport puisqu’il n’a rien fait dans le délai dont il disposait*.

On en est là. Le nouveau gouvernement repart de zéro. Doit-il confirmer la non-décision de son prédécesseur, c’est-à-dire ne rien faire, ou changer de cap et lancer les travaux ? Ce sera sa décision à lui, et il est normal qu'il ne la prenne pas les yeux fermés. En tout cas, il n’est absolument pas tenu par l’avis consultatif du 26 juin. Ce n’est pas lui qui l’a demandé. Il n’a pas non plus choisi la question, ni la zone interrogée, ni les termes du débat. Il pourrait considérer par exemple :

  • que le vote a été faussé par une question mal posée (elle portait sur un « transfert » de l’aéroport, alors qu’on ne va certainement pas fermer Nantes Atlantique),
  • que la présentation officielle des arguments était biaisée (la Commission nationale du débat public a simplement paraphrasé le dossier en faveur du projet),
  • que le projet soumis aux électeurs n’était pas assez abouti (les conditions de réalisation des accès étaient imprécises, le sort de Nantes Atlantique était à peine évoqué),
  • que les coûts annoncés auraient dû être chiffrés plus précisément et actualisés (le montant annoncé aux électeurs datait de 2008),
  • que l’ordonnance créant la consultation publique est obsolète (elle n’a pas été ratifiée par le Parlement),
  • qu’une consultation départementale ne suffit pas à légitimer un projet d’ampleur interrégionale (dont le partisan le plus fervent, président de la région des Pays de la Loire, n’est même pas un élu du seul département appelé à s'exprimer),
  • que, vu l’ancienneté du projet, on peut bien prendre six mois de plus pour se demander si ses motivations d’origine sont toujours valables, notamment au regard de la loi du 3 août 2009,
  • qu’un réexamen du projet permettrait de veiller à la moralisation de la vie publique, grande priorité du nouveau président de la République.
Si le projet a toutes les vertus que certains lui trouvent, aucune de ces raisons n’est de nature à fausser ses chances. Un réexamen ne pourrait que le renforcer. Pourquoi alors tant de ses partisans sautent-ils sur leur chaise comme des cabris en scandant « référendum », « référendum » ?
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* C’est d’ailleurs un peu curieux. La consultation locale a été voulue par Manuel Valls. Peu avant le vote, à une date où des sondages lui donnaient probablement une bonne idée du résultat, il s’était engagé à se conformer au choix des électeurs (ce qui souligne, au passage, que ce choix n’était pas décisionnel en soi : le premier ministre pouvait le suivre ou pas). Et finalement, il s'est abstenu. Il est vrai qu’il s’était engagé aussi à soutenir le candidat à l’élection présidentielle désigné par la primaire du P.S.

dimanche 21 mai 2017

Jean-Marc Ayrault ébloui par Jean-Marc Ayrault

Ainsi, de toute sa carrière politique, Jean-Marc Ayrault n’a commis qu’une seule erreur : « ne pas avoir expliqué la situation et dit notre travail » (entretien avec Pierre-Marie Hériaud, Presse Océan du 18 mai 2017). Il parle là de ses deux ans (2012-2014) au poste de premier ministre.

Jean-Marc Ayrault sur le mur
de Royal de Luxe. Tiens, il y
aurait des mécontents ?
Ses échecs ne seraient donc qu’une affaire de com’ ! Étonnant, non, de la part d’un homme qui a tant usé de la communication en tant que maire de Nantes ? Eh ! bien non, dans le fond, cet aveuglement n’est pas si étonnant. Parvenu très jeune à des postes politiques très élevés, Jean-Marc Ayrault n’a pas parcouru la courbe d’apprentissage habituelle de ses collègues en politique. Entouré de courtisans et d’obligés depuis ses débuts, il n’a jamais eu l’occasion d’apprendre à en prendre et en laisser. Sur qui aurait-il pu compter pour lui éviter la grosse tête ? Il le dit lui-même : « ma femme et mes filles ont toujours été là pour me ramener sur terre ». Comment des proches parmi les proches pourraient-elles avoir plus de recul que lui ? C’est simple : elles ne peuvent pas (il ne faut pas trop en demander à sa femme et à ses enfants, comme dirait François Fillon). À se croire ramené sur terre, il n’en planait que davantage !

François Mitterrand était sans doute plus lucide à son égard. « Je me souviens de François Mitterrand évoquant une nouvelle génération d’élus et citant deux ou trois noms dont le mien », dit Jean-Marc Ayrault. C’était en 1977. François Mitterrand est devenu président de la République quatre ans plus tard, en 1981. Il l’est resté jusqu’en 1995. Et pas une seule fois il n’a appelé au gouvernement cet éminent représentant de la nouvelle génération d’élus (qui du coup est devenu premier ministre sans avoir parcouru la courbe d’apprentissage ministérielle : perseverare diabolicum).

Mais Jean-Marc Ayrault a sans doute sa part de responsabilité dans son propre aveuglement. Très vite, il a doté Nantes d’un service de communication énorme et efficace, qui s’est attaché à peindre en rose tous ses faits et gestes. Cette propagande municipale, il en a été le premier lecteur. Comment ne se serait-il pas laissé convaincre de ses propres mérites puisqu’ils étaient si bien décrits sur papier glacé ?

La fiesta plutôt que l'industrie

Et cet entretien avec Presse Océan en est témoin. « J’ai transformé Nantes », dit-il. En presque un quart de siècle, c’est la moindre des choses : les maires de Lyon, Marseille, Lille, Bordeaux, Toulouse, etc. pourraient en dire autant. Mais transformé en quel sens ? « Lorsque je suis arrivé à la mairie de Nantes, les chantiers navals venaient de fermer, la ville se sentait sur le déclin, les Nantais ne se voyaient pas d’avenir », se rappelle-t-il. « Avec Jean Blaise on les a surpris avec les Allumées et les Nantais se sont surpris : ce festival a déclenché la fierté, l’audace et la créativité qui étaient enfouies. »

Davantage qu’une vantardise, les deux phrases ci-dessus sont un terrible aveu : dans l’espoir de remplacer la Navale, vers quoi Jean-Marc Ayrault a-t-il canalisé les énergies et les budgets publics ? Vers la fiesta ! (Juste pour mémoire, on rappellera que, exactement au même moment et pour les mêmes raisons, les élus de Bilbao négociaient avec la Fondation Guggenheim la création d’un grand musée européen.)

Nantes avait évidemment été sonnée par la fermeture des chantiers navals en 1987. Comme un boxeur groggy, il lui fallait un peu de temps pour encaisser. Mais le redéploiement de « la fierté, l’audace, la créativité » toujours présentes en elle était en cours. Depuis l’ouverture de la ligne de TGV, de nombreuses entreprises venaient s’installer à Nantes. Le développement des écoles d’ingénieurs et des formations techniques depuis une vingtaine d’années leur offrait un substrat favorable. Et les chômeurs de la Navale ne demandaient qu’à réemployer leur énergie.

Trafics et Fin de siècle à la trappe

Le redémarrage de Nantes n’est pas dû aux Allumées, il leur est concomitant. Quel qu’ait été leur succès, Les Allumées ne s’adressaient pas à toute la ville. Comme je l’ai déjà écrit, « c’était l’inverse d’une manifestation populaire. L’ouvrier qui pointe à l’usine au petit matin ne fait pas la fête jusqu'à l'aube. Le droit de faire la grasse matinée donnait le sentiment d’appartenir à une élite privilégiée. » Une élite dont le maire de Nantes recueillait tous les jours les compliments. En liant l’essor de Nantes aux Allumées, Jean-Marc Ayrault souligne ses propres illusions – largement partagées, il faut le dire, jusque dans les rangs de ses opposants : la communication municipale est décidément efficace. Il omet au passage de rappeler que Les Allumées ont été suivies par Trafics et Fin de siècle, du même Jean Blaise, deux échecs cuisants. Si Trafics et Fin de siècle n’ont pas brisé l’élan nantais, c’est qu’il n’était pas né des Allumées.

Nantes reste une ville active, dynamique, inventive, mais elle l’est parce que les Nantais le sont, pas parce que quelques-uns d’entre eux vont applaudir des spectacles d’avant-garde au Lieu Unique, que des marionnettes géantes défilent en ville de temps en temps ou qu’un grand éléphant mécanique tourne en rond depuis dix ans là où l’on construisait autrefois des navires. Nantes a changé ; pas Jean-Marc Ayrault, toujours ébloui par lui-même.

lundi 15 mai 2017

De Jean-Marc Ayrault à Édouard Philippe, Jean Blaise choisit le bon cheval

« Le Havre part de beaucoup moins loin que Nantes, ville moche où il fallait tout réinterpréter », déclare Jean Blaise, selon La Lettre EcoNormandie de vendredi dernier.

Jean Blaise est présent à Nantes depuis très, très longtemps mais n’a pris ses fonctions de patron local du tourisme que fin 2010. Les pôles d’attraction touristiques – château des ducs de Bretagne, cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul, jardin des plantes et autres grands parcs, Machines de l’île, passage Pommeraye… ‑ existaient déjà à l'époque. Et même la plupart des « œuvres pérennes » des biennales Estuaire, dont Jean Blaise voulait croire ou faire croire qu’elles ont changé le visage de la ville.

Si Nantes était « moche » alors, elle le reste aujourd’hui. À moins que « réinterpréter » ne signifie tracer un trait de peinture rose, puis verte, à travers la ville ? Cela ne ferait que souligner la minceur de l’œuvre du grand homme, qui est essentiellement une œuvre de com’.

Jean Blaise n’a pas toujours montré autant de mépris envers Nantes, pourtant. « Nous n’avons pas de monument-phare, comme Bilbao ou Metz aujourd’hui avec Pompidou, mais un ensemble riche, dense, d’objets culturels  sur le territoire », déclarait-il en novembre 2010 au site Nouveau tourisme culturel. Alors, Nantes, elle était « riche » ou elle était « moche » ?

Nantes n’a pas tellement changé en six ans et demi. Et Jean Blaise encore moins. En revanche, le premier ministre a changé. Vu le bilan ministériel de Jean-Marc Ayrault, avoir été l’un de ses proches n’a plus rien d’un atout. Mais voilà que le fauteuil occupé par l’ancien maire de Nantes de 2012 à 2014 est dévolu à Édouard Philippe. Or le maire du Havre a confié à Jean Blaise ma mise en scène des festivités du 500e anniversaire de sa ville, qui commencent dans quelques jours.

Jean Blaise s’empresse donc de « tout réinterpréter » : Nantes était « moche », Le Havre ne l’est pas. Jean Blaise n’est certainement pas un génie culturel, mais il sait au moins choisir le bon cheval et endosser la bonne casaque.

samedi 6 mai 2017

Nantes Métropole prête à mobiliser les Nantais si le budget de l’Arbre aux hérons dérape

« L’Arbre aux hérons peut être notre Philharmonie à nous », assure André Sobczak, vice-président de Nantes Métropole, en voyage à Hambourg. On se frotte les yeux. Il a vraiment dit ça ? En tout cas, c’est écrit noir sur blanc dans un article d’Éric Cabanas (Presse Océan du 6 mai 2017) sur la copieuse délégation nantaise partie étudier la responsabilité sociétale des entreprises dans le grand port d’Allemagne du Nord.
L’Elbphilarmonie de Hambourg,
photo de Specialpaul disponible sur Wikimedia Commons

Inaugurée à grand tapage au mois de janvier, l’Elbphilharmonie, alias Elphi, est la nouvelle salle de concert de Hambourg. À première vue, elle n’a pas grand chose en commun avec le projet de l’Arbre aux hérons. Cet ensemble immobilier n’est pas caché dans un trou à l’écart du centre-ville mais se dresse les pieds dans l’eau au beau milieu du port de Hambourg, à la pointe d’un quartier classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Il comprend évidemment des salles de concert ‑ jusqu’à 2.100 places pour la plus grande, soit 130 de plus que le Grand Auditorium de la Cité des congrès de Nantes mais 300 de moins que l’auditorium Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris). Et aussi des logements, un hôtel et des boutiques, le tout haut de gamme bien entendu.

Rien à voir avec l’Arbre aux hérons, donc. Alors, pourquoi comparer ? Le vice-président de Nantes Métropole montre le bout du nez : la Philharmonie de Hambourg illustre « la capacité de tous les acteurs du territoire à se mobiliser face à la multiplication par huit du coût des travaux ». Et même par dix, en réalité : pour un budget initial de 77 millions d’euros, Elphi a coûté en définitive 789 millions d’euros ! Accessoirement, les travaux ont aussi duré près de dix années au lieu des trois prévues. Si tel est le résultat de la mobilisation de tous les acteurs du territoire, ils auraient mieux fait de s’abstenir.

On rappelle que l’Arbre aux hérons devrait en principe coûter 35 millions d’euros, soit un peu moins de la moitié du budget initial de l’Elbphilharmonie. Un dérapage identique mènerait la facture finale au-delà de 358 millions d’euros. Pas grave, il suffirait de mobiliser les acteurs du territoire nantais, n’est-ce pas ? Heureusement, l’expérience du Carrousel des mondes marins incite à l’optimisme : pour 6,4 millions d’euros prévus, il n’avait finalement coûté « que » 10 millions (+ 56 %).

lundi 1 mai 2017

32 tonnes de papier par an pour les magazines municipaux

Fini le temps où Jean-Marc Ayrault était condamné à six mois de prison avec sursis pour favoritisme : la propagande municipale d'aujourd'hui respecte la réglementation des marchés publics. Nantes et Nantes Métropole viennent de lancer un avis de marché portant sur l’« impression de la formule actuelle du magazine municipal de la Ville de Nantes « Nantes Passion » et du magazine métropolitain « Journal de Nantes Métropole » », selon l’intitulé du cahier des clauses techniques particulières.

Celui-ci précise dès son article 1 que « les deux collectivités exigent des papiers a minima issus de forêts gérées durablement et souhaite (sic) privilégier des process de fabrication (notamment en matière de gestion des déchets et de protection de l’environnement) intégrant une démarche de développement durable ». Louable préoccupation évidemment, mais ne serait-elle pas encore mieux satisfaite en mettant la pédale douce sur ces documents voués à finir dans les sacs-poubelles jaunes ? 

Car on ne lésine pas sur les quantités : pour Nantes Passion, 10 numéros de 40 pages par an, tirés à 189.000 exemplaires ; pour le Journal de Nantes Métropole, 5 numéros de 24 pages tirés à 340.000 exemplaires. Il y en a pour plus de 32 tonnes de papier…

Le prix global de la prestation, fixé au maximum à 1.760.000 HT, est réparti entre la Ville de Nantes à hauteur de 960 000 € HT et Nantes Métropole à hauteur de 800 000 € HT. Le prix à la page imputé à Nantes Métropole s’avère ainsi un tiers plus élevé que celui de Nantes. La ville abuserait-elle de la communauté urbaine ?

Le prestataire retenu ne devra procéder à l’impression des journaux qu’après avoir reçu un bon à tirer de la « Direction Générale à l'Information et à la Relation au Citoyen » (on ne lésine pas non plus sur les majuscules, contrairement aux usages typographiques français). Louable préoccupation, là encore. À condition de relire les textes futurs mieux que l’avis de marché, où l’on trouve ceci : « Nantes Métropole se réserve la possibilité de fournir à l’imprimeur un document détachable qui devra être encarté dans les 340 000 000 exemplaires du magazine métropolitain ».

Trois cent quarante millions d’exemplaires ? Pour le coup, ce sont des milliers de tonnes de papier qui vont y passer. 


vendredi 28 avril 2017

Une marque pas très créative pour le Quartier de la création

Qu’est-ce donc que cette histoire de Creative Factory ? Le Cluster Quartier de la création a changé de marque, assurait Presse Océan voici quelques jours. Ce nouveau nom aurait été sélectionné « à l’unanimité du jury » à l’issue d’un « concours de création » remporté par l’agence Nouvelle Vague.

Ce n’est pas une bonne nouvelle. Le nom Quartier de la création est utilisé depuis au moins 2009. « Le Quartier de la création symbolise un nouvel axe de développement pour la métropole nantaise et toute la région des Pays de la Loire, au carrefour de la culture, des technologies et de l’économie », proclamait alors la ville de Nantes. On n’aurait pas besoin de changer de nom si l’« axe de développement » avait tenu ses promesses. La réalisation du quartier lui-même a commencé en 2011. Et son image serait à refaire au bout de six ans ? Quel gâchis ! (À vrai dire, on s’en doutait un peu…)

En réalité, cette Creative Factory n’est pas si nouvelle. Depuis 2014, la Samoa (donc le Quartier de la création), une société d’expertise comptable, un cabinet d’avocats, une firme de conseil en innovation et Atlanpole, « technopole du bassin économique de la région Nantes Atlantique », ont lancé un « accélérateur de projets » à l’intention des jeunes pousses, intitulé justement « Creative Factory ». De cette époque date la création par la Samoa du site web http://www.creativefactory.info/. La « saison 3 » de cette opération a été lancée au mois de mars.
Nantaise aussi, cette autre Creative
Factory 
n'est pas celle qu'on croit...

Presse Océan persiste néanmoins à voir en Creative Factory une « nouvelle marque » qui « adopte une dimension internationale par l’usage de l’anglais ». Ah ! ça, en effet, la dimension internationale ne fait aucun doute : les Creative Factory abondent à travers le monde. Occurrences nantaises mises à part, une recherche Google sur « Creative Factory » trouve environ 687.000 résultats. Autrement dit, la visibilité d’une telle marque est à peu près nulle.

Paradoxalement, les Creative Factory semblent spécialement nombreux en France, où le nom est porté, seul ou en combinaison, par une agence de publicité lilloise, un graphiste niçois, un forum de création de scrap digital, etc. En revanche, The Creative Factory à Paris, un conseil en communication, a fait l’objet d’une liquidation judiciaire voici deux ans. Le plus cocasse est que parmi ces Creative Factory qui ne sont pas notre quartier de la création figure une association créée l’an dernier à Nantes pour « partager des pratiques professionnelles et managériales entre dirigeants et salariés ».

Pour compléter le tableau, on notera que diverses marques contenant l’expression Creative Factory ont été déposées à l’INPI, mais aucune par Nantes ou par la Samoa. Le « nouvel axe de développement pour la métropole nantaise et toute la région des Pays de la Loire » n’est même pas propriétaire de son nom. 

dimanche 16 avril 2017

Nantes croule sous les poubelles, le Mémorial y échappe

Avec un sens aigu de l’à-propos, Nantes Métropole vient de publier un avis de marché concernant le nettoyage du Mémorial de l’abolition de l’esclavage à Nantes. Au moment où les poubelles jaunes et bleues, intactes ou déchiquetées, s’amoncellent dans les rues pour cause de grève, on nous rappelle que ce monument n’est pas seulement l’endroit le plus surveillé de toute l’agglomération mais aussi le plus propre.

Inutile de s’étendre sur le contenu de l’avis de marché : il reprend à peu de choses près celui de 2014. Son périmètre est un peu élargi : il inclut la piste cyclable créée sur le trottoir et avoue la présence de « 12 caméras de vidéosurveillance » (oubliant que le vocable politiquement correct est aujourd’hui « vidéoprotection »). Et il ne tolère plus aucun « gros déchet » du genre canettes ou sacs poubelles (sic) sur l’esplanade, au lieu d'un tous les 40 m2 jusqu’à présent. En revanche, il maintient la tolérance d’un chewing-gum par mètre carré, et autant de « petits déchets » du genre mégots ou tickets de bus. L’urine et les vomissures seront totalement proscrites.

L’empoussièrement des lames de verre suscite toujours autant de perplexité qu’il y a trois ans. Il devra être inférieur à 1 sur l’échelle de Bacharach. Celle-ci est en réalité une échelle des gris où 0=blanc et 9=noir. Pour mesurer le niveau de gris, on passe un chiffon blanc sur la surface à contrôler puis on compare sa teinte à celle d’un nuancier Pantone. Rien de plus simple, donc. Hélas, les objectifs fixés par l’avis de marché « sont ceux à atteindre quotidiennement à la fin de chaque prestation de nettoyage ». On imagine donc que le test du chiffon blanc devra être effectué chaque jour. Et comme la surface de contrôle est fixée à 10 centimètres carrés, il faudra en théorie 800.000 chiffons blancs par jour pour contrôler les 800 m² des lames de verre…

Dernier détail étrange : comme en 2014, l’avis de marché n’explique pas pourquoi la prestation est demandée (et payée) par Nantes Métropole. À peine indique-t-il que Le Voyage à Nantes est « en charge de l’animation patrimoniale du site ». En réalité, par délibération du 6 décembre 2013, le conseil municipal a confié à la société publique locale la « gestion » du site. Sans réserve. Mais peut-être que le VAN n’entend pas s’abaisser aux histoires de serpillières, de vomissures et de Bacharach. 

samedi 8 avril 2017

Carnaval de Nantes 2017 : l’insolence revient à petits pas

À la faveur d’une crise financière, la municipalité nantaise a repris en 2011 la haute main sur le comité des fêtes, organisateur du Carnaval. Les risques de dérapage satirique ont été sérieusement limités.

Cependant, la nature reprend ses droits. Les carnavaliers ont l’esprit malicieux et quelques touches d’insolence n’ont pas tardé à réapparaître.  Oh ! le défilé ne brandit pas vraiment l’étendard de la révolte. Mais il ose des incursions sur un terrain gandilleux.

Le thème choisi (imposé ?) pour le défilé de cette année était : Arts et métiers. Il a légèrement dérapé vers « Culture et business ». « Cessons ces clowneries », propose un char derrière l’effigie d’un éléphant. Un autre se moque ouvertement des géants de Royal de Luxe.

Comme toujours, ces réalisations éphémères rivalisent d’imagination et de motivation. Une fois de plus on se prend à rêver à ce qu’aurait pu accomplir Jean-Marc Ayrault si, au lieu d’écouter de prétentieux conseillers, il avait décidé de faire du Carnaval un temps fort de la culture municipale, comme l’ont fait Nice ou Dunkerque. Pour une fraction des sommes englouties dans Les Machines de l’île et Royal de Luxe, il aurait pu obtenir aisément cette exposition médiatique à laquelle il aspirait tant. 

Le défilé nocturne de ce soir offre aux Nantais une dernière occasion d’acclamer le Carnaval 2017 !

Deux chroniques à relire :

Pourquoi Ayrault ne sera jamais roi Carnaval :

jeudi 6 avril 2017

L’Arbre aux hérons est déjà en voie de privatisation

La maquette de l’Arbre aux hérons n’appartient plus aux Nantais : elle a été vendue à une banque.

Vraiment ? À en croire l’internet, on ne dirait pas. « Dans la Galerie des Machines, (…) un héron de 8 mètres survole la maquette du projet d’Arbre aux hérons », promet le site web du Voyage à Nantes. « L’oiseau prend son envol (…) pour un voyage de 35 mètres au-dessus de la tête des visiteurs et de la maquette au 1/10e de l’Arbre », confirment Les Machines de l’île. « La grande maquette de l’Arbre aux hérons (échelle 1/10e) et une branche prototype de l'arbre sont visibles sur le site des Machines », renchérit Nantes Métropole, suivie par la ville de Nantes : « Visible en maquette dans la Galerie des Machines, l'Arbre aux hérons... ».

Les complices ont bien coordonné leurs déclarations. Mais elles sont fausses : la maquette a quitté la Galerie des Machines depuis plusieurs mois déjà. Est-ce la raison du coup de mou actuel des Machines ? En tout cas, ça ne doit pas aider.

Un vote à la sauvette en fin de séance

Vers la fin de sa séance du 10 février dernier, au 32ème point de l’ordre du jour, le conseil de Nantes Métropole a été invité à adopter pèle-mêle une augmentation des tarifs de la boutique du Planétarium, la gratuité de la visite du musée d’arts pendant un mois pour les riverains gênés par les travaux et… le « déclassement » de la maquette de l’Arbre aux hérons. En langage ordinaire, il a autorisé sa vente.

En quelques secondes, cette préfiguration d’un équipement qui devrait engloutir des dizaines de millions d’argent public, et qui est censé influencer pour longtemps l’image de la ville, a cessé d’appartenir aux Nantais. La délibération n’a d’ailleurs fait que valider à retardement une situation irrégulière.

Le raisonnement présenté au conseil métropolitain est particulièrement spécieux : « Dans la mesure où elle n'est plus exposée depuis plusieurs mois dans la Galerie des Machines qui renouvelle régulièrement les éléments exposés, [la maquette] n'est plus affectée au service public ». On pourrait en dire autant des 13.500 œuvres amassées dans les réserves du Musée d’arts ; il n’est pas question de les privatiser pour autant.

Or c’est bien ce qui s’est passé pour la maquette de l’Arbre aux hérons : elle a été vendue au Crédit Mutuel Loire-Atlantique Centre Ouest (CMLACO), qui en a décoré le hall de son siège, rue de Rieux, à Nantes, tout à côté des locaux de Nantes Métropole. De la part de la banque, cette acquisition est habile : désormais, toute communication autour de l’Arbre aux hérons est un peu une publicité pour le Crédit Mutuel, elle contribue à orienter des prospects vers ses locaux. De la part de Nantes Métropole, qui ne s’en est pas vantée, la démarche est plus étrange.

La banque a joué plus finement que les politiques

Y compris de la part de l’opposition, qui affecte pourtant de s’intéresser au projet, même si elle ne semble pas toujours bien le connaître. (On n’a pas fini de rire de la proposition de Laurence Garnier : faire parrainer individuellement les feuilles de l’Arbre par de généreux donateurs, alors qu’il s’agit d’authentiques végétaux. Poisson d’avril ? Même pas. C’est digne du chapeau lumineux de la tour Bretagne.) Bizarrement, l’opposition municipale a voté comme un seul homme pour le « déclassement », alors qu’elle aurait dû au minimum s’abstenir. Serait-ce parce que l’un de ses ténors est un ancien patron du Crédit Mutuel ?

On a fait grand cas de la généreuse contribution du Crédit Mutuel au budget des futures études de l'Arbre. Cette phase destinée à durer deux ans apportera plus d’une occasion de parler de la banque et de sa maquette. Que l’Arbre aux hérons se fasse ou pas en définitive, le Crédit Mutuel a déjà réussi un joli coup de communication.