jeudi 29 septembre 2016

Le Grand éléphant intéresse moins que la plus longue pizza du monde mais plus que le robinet à Nutella

Pierre Orefice, patron des Machines de l’île, s’est empressé d’alerter la presse : une vidéo de leur Grand éléphant présentée par Insider Travel sur sa page Facebook a été vue plus de 4 millions de fois en 48 heures. « C’est incroyable », s’enthousiasme-t-il dans Presse Océan, en estimant que « la seule explication de cet emballement après 10 ans d’existence de ce film vient de l’importance des communautés des Makers et de Burners ».

Plus de 4 millions de vues, 4,1 millions même à cette heure, c’est un beau résultat en effet. Mais Insider Travel en a vu d’autres. Ce site qui se définit comme une « destination pour les amateurs de voyages, les aventuriers et les touristes en chambre » dépose chaque jour sur son site des dizaines de vidéos et d’informations pittoresques.

Le 27 septembre, tiens, le même jour que l’Éléphant, il a montré « la manière la plus sympa de manger des nouilles », avec ce soir un score de presque 17,4 millions de vues : plus de quatre fois l’Éléphant. Et aussi la cuisson à Naples de la plus longue pizza du monde, presque 16 millions de vues. Normal : les mangeurs sont plus nombreux que les Makers. Et les baigneurs aussi : une piscine à débordement dans les montagnes suisses fait pas loin de 12 millions de vues.

Mais, répétons-le, 4,1 millions de vues pour l’Éléphant, ça n’est pas mal du tout. C’est deux fois plus qu’une vidéo sur une source d’eau chaude dans une plaine de l’Utah ou un robinet à Nutella dans un bar australien, également présentés par Insider Travel ce 27 septembre. On a les distractions qu’on peut.

dimanche 18 septembre 2016

Lohengrin mal servi par la com’ d’Angers Nantes Opéra

Le Lohengrin de Wagner produit par Angers Nantes Opéra à La Cité, vendredi soir, fut un spectacle magnifique, salué par près d’un quart d’heure de rappels. Pourquoi en parler, alors, dans un blog consacré à ce qui ne va pas ?

Oh ! pas pour chipoter sur de minimes décalages ou sur le manque d’ampleur de Juliane Banse en Elsa de Brabant qui, AMHA, malgré sa technique parfaite, peinait un peu à donner la réplique à la formidable Catherine Hunold en Ortrud. Pas moyen même de ricaner sur les costumes, les scènes de duel ou le cygne censé amener Lohengrin à Anvers puisque cette version de concert était dépourvue de tout artefact scénique. Non, l’ensemble était superbe et généreux.

Généreux, ô combien : l’Orchestre national des Pays de la Loire au grand complet et le chœur d’Angers Nantes Opéra avaient reçu le renfort du chœur de l’Opéra national Montpellier Languedoc-Roussillon. La scène du grand auditorium était bondée et l’ONPL dirigé par Pascal Rophé a fait preuve d’un engagement, d’un enthousiasme qu’on ne lui a pas toujours vu dans le passé. Et sans fléchir, malgré trois heures de représentation quand même.

Bon, alors, qu’est-ce qui ne va pas ?

Les spectateurs. Ou plutôt les non-spectateurs. La salle de l’auditorium était loin d’être aussi bondée que la scène. À la louche, peut-être un cinquième des fauteuils restèrent inoccupés, surtout aux balcons et aux corbeilles. Une production si brillante et si coûteuse pour si peu de spectateurs, quel gâchis ! Qui plus est, ce joyau n’aura eu que trois représentations, deux à Nantes et une à Angers, alors que les spectacles d’Angers Nantes Opéra ont « huit représentations en moyenne », assure la ville de Nantes !

Les absents ont toujours tort ? Les Nantais se contrefichent de l’opéra ? Allons donc ! Angers Nantes Opéra n’a pas pour seule vocation d’organiser des spectacles. La première mission du syndicat mixte est l’action culturelle. À lui de faire venir les spectateurs. S’il n’y parvient pas, il est en échec, il jette par les fenêtres l’argent public englouti dans la création des spectacles (environ 80 % de subventions de l’État, de la région, des départements et des villes).

Or il ne déploie pas une grande pugnacité. Les billets pour Lohengrin étaient en prévente depuis le 29 mars : cela laissait pas mal de temps pour faire monter la mayonnaise. Un dépliant au format PDF a été mis en ligne sur le site d’Angers Nantes Opéra le 1er juin 2016. Depuis lors, rien hormis les mentions d’actualité, pas un seul article sur le blog de l’institution ! Un peu mieux sur Facebook avec une ou deux vidéos et quelques reprises d’articles extérieurs pour appuyer des informations essentiellement administratives du genre « Version de Concert. Billetterie ouverte », le 30 août.

Moins de trois semaines avant la représentation, ce passionnant avis a attiré neuf (9 !) mentions « j’aime », dont celles d’Angers Nantes Opéra soi-même, de sa responsable de communication, et d’un ses barytons et de madame, et quatre (4 !) partages, dont ceux de la même responsable de communication, du Cercle Richard Wagner de Lyon et de Catherine Hunold elle-même. Autant dire qu’il y avait le feu au lac des cygnes. Mais pas grand chose n’a été fait pour redresser la barre d’urgence.

Peut-être était-il trop tard de toute manière pour remédier à une communication qui manque de peps depuis longtemps. Avec un résultat mesurable : la page Facebook d’Angers Nantes Opéra a recueilli 2 350 mentions « j’aime ». Celle de l’Opéra de Paris 154 186. Celle de l’Opéra national de Bordeaux 8 363. Et celle de l’Opéra de Rennes, qui s’adresse en principe à une population trois fois moins nombreuse, 4 524.

[À l’heure où j’écris ces lignes, il reste deux occasions d’assister à une représentation de Lohengrin : ce dimanche à 14h30 à La Cité, mardi à 19h00 au Centre de congrès d’Angers]

Illustration : extrait d’une copie d’écran du site web d’Angers Nantes Opéra

lundi 12 septembre 2016

Voyage à Nantes 2016 : (4) de l'art d'arranger les chiffres

Comme chaque année, l’œuvre la plus créative du Voyage à Nantes estival est peut-être son bilan. Mais ça commence quand même à devenir laborieux. Ainsi s’ouvre le bilan de fréquentation estivale 2016 :

« Toute l’année le Voyage à Nantes travaille pour le développement du tourisme à Nantes et si l’événement estival reste la partie la plus visible de son action, cette édition 2016 marque, après 5 ans d’activités, combien l’art dans l’espace public bouscule la forme de la ville jusqu’à inventer de nouveaux usages pour ses habitants et visiteurs extérieurs. »

Soixante mots pour ne rien dire (« l’art bouscule la forme de la ville jusqu’à inventer de nouveaux usages » : bravo à l’exégète qui saura décrypter cette formule boursouflée) : personne n’a donc eu l’idée de faire relire le dossier de presse par un professionnel de la com’ ? Même un stagiaire aurait suffi… À titre de comparaison, voici comment débute le bilan de saison départemental de Loire-Atlantique développement :

« Dans un contexte national de baisse de la fréquentation touristique, l’été de la Loire-Atlantique a été sauvé par une météo très favorable. Le département se révèle ainsi une valeur sûre ! »

C’est toute la différence entre les pros et les amateurs…

Mais attendez ! Le Voyage à Nantes se rattrape aux branches avant la fin de la première page :

« nous sommes heureux de constater une fréquentation stable sur les deux mois d’été. »

Eh ! bien voilà ! Ce qui va sans dire va mieux en le disant. Hélas ça va beaucoup moins bien en le comptant. « Cette édition 2016 réunit 1 700 684 visites le long de la ligne verte », précise Le Voyage à Nantes. Puisqu’il y a stabilité, c’est donc que la fréquentation de 2015 devait se situer dans les mêmes eaux ? Pas du tout : l’édition 2015 avait revendiqué 2 056 000 visites. Le compte est vite fait : la « fréquentation stable » a en réalité baissé de 355 316 personnes. Ce 0 % est en fait un –17,3 %…

Ça vous paraît trop gros pour être vrai ? Inutile de vous jeter sur l’internet pour vérifier : le bilan 2015 est aujourd’hui introuvable, à l’instar du bilan 2013. Mais la piste peut quand même être remontée grâce à… Nantes Métropole : on n’est jamais si bien trahi que par les siens ! Voici ce qu’on lit, à ce jour encore (mais demain qui sait ?), sur son site officiel concernant l'été 2015 :


Le bilan de 2015 est donc bel et bien de 2 056 000 visites (« soit 66 745 en plus par rapport à 2014 ») alors que le dossier de presse 2016 présenté jeudi dernier par Le Voyage à Nantes n’en compte plus que 1 665 294. Maintenant, que faut-il en conclure : que le bilan 2016 est trafiqué ou que le bilan 2015 était gonflé ? Je ne me prononcerai pas*.

Il faut ajouter à cela que les visites ont eu tendance à se concentrer sur deux sites seulement : le jardin des plantes et la cour du château des ducs. Ils totalisent à eux deux 871 136 visites, soit plus de la moitié du total. On dirait que « l’art dans l’espace public » ne bouscule pas grand chose.

Faute de temps, on ne pinaillera pas sur telle ou telle rubrique du bilan du VAN 2016. Sauf une quand même, pour le plaisir. Voici un extrait du tableau des fréquentations publié par Le Voyage à Nantes (la colonne de droite est celle de l'année 2015) :


Une partie des commentateurs, à l’instar de Julie Urbach dans 20 Minutes, en ont conclu que Les Machines de l’île, avec 185.469 entrées payantes (95 419 + 90 050), ont gagné près de 3.000 visiteurs par rapport à juillet-août 2015. Mais où est donc passé l’Éléphant dans ce tableau ? Les chiffres indiqués par Le Voyage à Nantes sont ceux des billetteries, or Les Machines ont deux billetteries : l’une à l’entrée de la Galerie, qui vend aussi les billets pour l’Éléphant, l’autre à l’entrée du Carrousel. Il est donc probable que les chiffres 2016 de la Galerie incluent ceux de l’Éléphant… alors qu’ils sont comparés à ceux de la Galerie seule pour 2015.

Car en 2015, Les Machines de l’île n’ont pas vendu les 182 563 billets (88 497 + 94 066) indiqués par la colonne de droite du tableau ci-dessus. Comme le révèle Nantes Métropole (voir plus haut), elles en ont vendu en réalité 215 843. Au lieu de gagner près de 3 000 visiteurs en 2016, il se pourrait bien qu’elles en aient perdu plus de 30 000 ! Ce qui serait cohérent avec leur baisse de forme en mai et juin (fréquentation en baisse de 8,4 %) révélée par Loire-Atlantique développement.
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* Une autre explication possible serait qu’on n’a pas utilisé les mêmes outils : comme une partie du bilan est faite de comptages effectués le long de la ligne verte par des médiateurs, il suffit d’augmenter ou de diminuer le nombre de médiateurs pour faire varier le nombre apparent de visites !

dimanche 11 septembre 2016

Arbre aux hérons : Les Échos lointains de Miséry

« L’Arbre aux hérons, nouvelle curiosité touristique nantaise », titrait vendredi le quotidien Les Échos. Si la « curiosité » est nouvelle, l’information ne l’est pas puisque deux mois se sont écoulés entre l’annonce du projet et la parution de l’article. Son auteur, Emmanuel Guimard, se serait-il fait un peu tirer l’oreille ? Du moins n’affiche-t-il pas le même enthousiasme que les services de com’ de Nantes Métropole.

S’il décrit le projet au futur, il se réfugie quant au financement derrière un prudent conditionnel : « Nantes Métropole ne paierait qu’un tiers de l’addition ». Pour le reste, Johanna Rolland « souhaite au moins un tiers de financements privés, qui restent à collecter, et un tiers d’autres partenaires publics ». Ce « souhaite » n’annonce rien qui vaille pour les contribuables nantais. « D’autres mécènes seront recherchés », insistent Les Échos, façon de souligner qu’ils ne sont pas trouvés.

Pour l’avenir, le quotidien ne se prononce pas. Il préfère se réfugier derrière les conjectures municipales : « Nantes Métropole estime que l'arbre pourrait attirer jusqu'à 1 million de visiteurs par an, amortissant vite l'investissement ».

En réalité, Nantes Métropole n’en espère même pas tant. « Avec l'Arbre aux hérons, les Machines - site le plus visité du département avec 620.000 entrées payantes en 2015 - devraient atteindre le cap du million de visiteurs annuels » indique-t-elle sur son site web. Ce qui ramène donc les espérances pour l’Arbre aux hérons à 380.000 billets par an. De quoi amortir « vite » l’investissement, comme l’envisagent Les Échos ?

Les Échos est le grand quotidien de l’économie. Ses lecteurs savent bien ce que signifie l’amortissement d’un investissement : l’étalement de son coût sur sa durée d’utilisation. Si l’on suppose par exemple que « vite » signifie cinq ans, il faudrait en pratique répartir le coût de l’Arbre aux hérons, soit 35 millions d’euros, sur 380.000 x 5 = 1,9 millions de visiteurs. C’est-à-dire que chaque billet vendu devrait contribuer à financer l’Arbre à hauteur de 18,42 euros ! Sur dix ans (mais dix ans, est-ce encore « vite » ?), ce serait 9,21 euro par billet. Cela propulserait le prix du billet à des hauteurs incompatibles avec l’objectif de 380.000 visiteurs par an.

L’idée même d’un amortissement rapide est absurde. Et l'idée d'un amortissement tout court est déjà d'un fol optimisme. Voyez Les Machines de l’île. Neuf ans après leur création, cet investissement a été amorti exactement à hauteur de 0 % : Les Machines continuent à perdre de l’argent chaque année. Les Échos le savent bien. En concluant leur article sur un espoir d’amortissement, ils montrent une ironie subtile mais féroce envers Nantes Métropole.