jeudi 25 août 2016

David Bartex (re)collé au mur

« Inauguration de la fresque Jazzorama Sully », annonce le site municipal www.nantes.fr au programme du 26 août 2016. Une fresque ? La direction de la communication de Nantes a décidément le chic pour se tromper de vocabulaire, involontairement ou pas. Une fresque est une peinture murale effectuée sur un enduit frais. Cette fresque-ci est en réalité imprimée en trois parties sur un support textile amovible.

Et pour cause : elle devra être déposée dans deux ans lors de la rénovation intégrale de son support, la cité communale de la rue Pitre-Chevalier. (Avec une belle densification au passage : des locaux commerciaux et un tiers de logements en plus.) Poser et déposer, et reposer peut-être, c’est toujours travailler, mais c’est aussi une drôle de manière de gérer les finances municipales.

L’œuvre est signée par le graphiste nanto-auvergnat David Bartex. Mais elle ne ressemble pas du tout à sa réalisation nantaise la plus célèbre : le mur de Royal de Luxe, d’abord tombé du ciel place de la Bourse puis transféré à côté du CHU. C’était en 2011 : une éternité dirait-on. Aujourd’hui, tout le monde paraît l’avoir oublié alors qu’il était censé être la coqueluche des Nantais à sa création. Sic transit gloria mundi… Le Voyage à Nantes s’est bien gardé de l’intégrer dans le parcours de sa ligne verte. On comprend pourquoi : bien que rénovée en 2013, la fresque est à l’agonie. 

mardi 23 août 2016

VAN 2016 : (3) Pour voyager à l’ombre

Les trois jours de canicule qui nous attendent sont-ils l’occasion de visiter les œuvres du Voyage à Nantes exposées en intérieur, pour ceux qui les auraient snobées jusqu’ici ? Le tout est de savoir ce que vous pouvez supporter !

Au théâtre Graslin, La Syzygie. Appelez ça de l’art si vous voulez, moi j’appelle ça du foutage de gueule. C’est une œuvre sonore : différentes voix choisies par James Webb commentent le bâtiment. Il faudrait des heures pour en faire le tour et dénicher les passages qui pourraient vous intéresser. Si vous n’avez qu’un temps limité à lui consacrer, c’est une loterie, et je vous assure, il y a du très casse-pied là-dedans. En contrepartie, la clim’ du théâtre vous met à l’abri des grosses chaleurs, la pénombre est propice à une petite sieste sur les sièges de velours, la rareté des visiteurs vous assure une certaine tranquillité et les toilettes sont accessibles.

Au manoir Dobrée, L’Inconnu me dévore. Je n’aime pas dire du mal des gens, mais effectivement il est gentil, Julien Amouroux, alias Le Gentil Garçon. Du musée désaffecté, il a fait un vaste cabinet de curiosités. On y trouve des phasmes vivants, un zèbre empaillé, un cœlacanthe en plastique couleur chocolat, quelques œuvres empruntées au musée des Beaux-arts voisinant avec quelques œuvre non empruntées (seul un crochet d’accrochage les signale, ah ! ah ! ah ! on a de l’humour au VAN), des bras porteurs de torches (électriques) qui dépassent du mur, une défense de narval transformée en nez de Pinocchio… L’ensemble est sympa et ne fait pas mal à la tête. Et puis c’est l’occasion de revoir les charpentes du manoir, car on peut monter en haut de la tour.

À la HAB Galerie, La mer allée avec le soleil. C’est peut-être l’œuvre la plus ambitieuse de cette édition du Voyage à Nantes. Sur quatre immenses murs d’images, Ange Leccia (l’auteur de la projection du visage de Laetitia Casta sur le canal Saint-Félix), expose sa vision de la mer, du ciel et des jeunes filles. Tantôt sombre, tantôt lumineux, le spectacle est puissant et prenant. Hélas, la HAB Galerie surchauffée par le soleil, et imprégnée d’une odeur tenace de poulet rôti venue sans doute de la Cantine du voyage voisine, s’avère un lieu bien inconfortable.

dimanche 14 août 2016

La Cantine du Voyage à l’unisson du VAN : tout le monde descend

En 2013, La Cantine du Voyage fut un désastre. On changea la déco. En 2014, ce fut un désastre. On changea le menu. En 2015, ce fut un désastre. On ajouta un potager. Et en 2016, c’est encore un désastre. Les avis publiés sur TripAdvisor depuis début mai – plus de 70, excusez du peu – sont tout aussi éloquents que par le passé : hormis quelques jobards toujours contents (ou peut-être des comparses), les commentateurs, dans leur majorité, adorent le cadre, déplorent le service et fustigent l’assiette. Résultat : malgré la Loire, malgré le grand air, malgré les transats, malgré le design, malgré le label du Voyage à Nantes, La Cantine du Voyage est classée à ce jour n° 845 sur 1 054 restaurants à Nantes !

Elle arrive loin derrière de nombreux fast-foods, une foule de pizzerias, plusieurs libre-service comme la cafeteria d’IKEA et même quelques établissements disparus (Gusto, Le Bistroquet…). Or  avec deux cents commentaires tout rond, elle est l’un des restaurants nantais les plus abondamment commentés par rapport à son ancienneté, quatre ans soit au total une quinzaine de mois d’activité seulement.

Chaque année, on prend les mêmes et on recommence, avec les mêmes résultats. Le gag est à ce point répétitif qu’on se demande si ça n’est pas un système. Se taper le poulet de la Cantine serait-il une sorte de rite de passage pour le bobo néo-nantais ? Une petite brimade pas trop douloureuse qu’il faut supporter vaillamment pour que l’assistance entonne : « Il est des nôôôtres ! » ? On songe au Tord-Boyaux de Pierre Perret, un « boui-boui bien crado » mais aussi bien bobo (en 1963, déjà…) :

Cet endroit est tellement sympathique
Qu'y a déjà l'tout Paris qui rapplique
Un p'tit peu déçu d'pas être invité
Ni filmé par les actualités.

Cette place to be est une émanation du Voyage à Nantes, qui l’a créée, financée, avalisée. Comme chaque année, elle fait partie de son programme estival officiel ; elle en forme cette année les étapes n°27, 28 et 29. Le VAN prétend faire dans la « promotion culinaire ». C’est très légitime de la part d’un office de tourisme, mais encore faudrait-il le faire bien. Si le poulet-pommes de terre ‑ et encore, pas toujours bien cuit ‑ est le summum de la cuisine nantaise, Nantes n’est sûrement pas une destination pour les gourmets.

Comme le note un commentateur de TripAdvisor, plutôt bienveillant d’ailleurs : « Il faudrait réellement que le Voyage à Nantes réagissent au plus vite avant qu'il soit trop tard car le concept est très bien si il est bien exploité et avant que la réputation du Voyage à Nantes se dégrade a cause de cette " cantine ". » Mais Le Voyage à Nantes aurait eu tout le temps de réagir depuis 2013. S’il ne l’a pas fait, c’est que la formule lui convient*. Et dans le fond, on voit bien pourquoi. La Cantine du Voyage est à l’unisson du reste. Comme l’ensemble de l’opération estivale, elle se situe sur une ligne racoleuse, tape à l’œil, bas de gamme, de nature à attirer un public peu exigeant qu’elle ne cherche pas à éduquer davantage. Ce n’est pas plus de la cuisine que le VAN n’est de l’art – mais pas moins non plus. On y va en tongs.

Et la formule n’est pas encore épuisée. Après la création d’un potager bio (quoique exposé aux particules fines du boulevard de la Prairie au duc) en 2016, parions sur l’installation d’un poulailler en 2017. Le client pourra y choisir son poulet en direct, peut-être même l’égorger lui-même. Quant à savoir lequel des deux sera le plus plumé…
______
* Et à Jean-Marc Ayrault aussi, revenu tout sourire manger avec les copains et les copines voici quelques jours.

vendredi 5 août 2016

Qui croit vraiment à l’Arbre aux hérons ?

Je fais semblant comme ça, mais au fond, l’Arbre aux hérons dans la carrière de Miséry, je n’y crois pas beaucoup. Voici pourquoi.

  1. Quand on veut mettre en valeur la taille d’une construction, on ne commence pas par  la placer dans un trou. De Stonehenge à l’opéra de Sydney en passant par les pyramides d’Égypte, le Parthénon ou la tour Eiffel, on a toujours choisi des sites dégagés. L’affiche « officielle » de l’Arbre aux hérons conçue par Stephan Muntaner et diffusée par Les Machines de l’île représente un arbre qui flotte dans les airs sous le titre « Une cité dans le ciel » : tout le contraire d’une installation engoncée dans une ancienne carrière.
  2. Le terrain de l’ancienne brasserie mérite sûrement d’être aménagé et cette proposition n’est pas la première (ainsi, Yves Lainé suggérait d’y créer une estufa fria comme à Lisbonne). Mais sa transformation en site touristique majeur imposerait de reconfigurer les voies de circulation depuis les Salorges jusqu'à la gare de Chantenay, de créer un parking de plusieurs centaines de places et de revoir les transports en commun (presque 800 m depuis la station de tram Gare maritime, c’est trop pour beaucoup de piétons, surtout quand ils n’ont pas l’objectif en ligne de mire tout au long du chemin). Ce serait pas mal de millions d’euros à ajouter aux 35 millions de la construction de l’Arbre elle-même.
  3. L’Arbre aux hérons serait bien plus vulnérable aux intempéries que Les Machines de l’île : qui voudrait parcourir ses branches sous une pluie battante ou chevaucher un héron mécanique par grand vent à 45 m de hauteur ? Largement ouverte aux vents dominants de sud-ouest, la carrière ne le protégerait pas. Il est probable en outre qu’elle est le cadre de mouvements aérauliques locaux. Heureusement, la maquette au 1/10e  construite par Les Machines de l’île et la soufflerie climatique Jules Verne du CSTB permettent de les étudier. Ça n’a pas été fait avant la décision de Johanna Rolland ? Hoho, ça ne donne pas l’impression d’un projet bien bordé.
  4. Éloigné des Machines de l’île, l’Arbre aux hérons formerait un établissement distinct, avec peu de synergies et un risque de cannibalisation commerciale. Une partie des visiteurs seraient probablement « volés » à l’établissement principal, aggravant son déficit. Si l’Arbre attirait comme espéré 400.000 visiteurs par an (soit un tiers de moins que Les Machines de l’île, alors qu’il coûterait au minimum 75 % plus cher) et qu’on calculait son amortissement sur dix ans, comme c’est la norme, il coûterait 8,75 euros par visiteur aux contribuables nantais et autres financeurs, sans même tenir compte des frais d’aménagement du site et d’un éventuel déficit d’exploitation.
Donc, pour résumer, non, je ne crois pas que la construction de l’Arbre aux hérons soit une idée sérieuse. Mais pourquoi Johanna Rolland l’aurait-elle avancée, alors ? Là, j’ai deux hypothèses. Non exclusives l’une de l’autre.

D’abord, Madame le maire de Nantes a besoin de détourner l’attention. Le numéro de juin du bulletin municipal Nantes Passion s’ouvrait sur un éditorial signé par elle et intitulé « Le tourisme, atout majeur du territoire nantais ». L’annulation de certaine université d’été l’a mise en sérieux porte-à-faux. Comment éviter que les professionnels du tourisme ne comprennent : « le socialisme, handicap majeur du tourisme nantais » ? En faisant miroiter des lendemains qui chantent grâce à un nouvel équipement censé attirer les foules.

Ensuite, Madame le maire de Nantes a besoin de préparer le terrain. L’an prochain, elle va devoir annoncer des restrictions budgétaires à des tas de gens, ainsi que le proclamait Presse Océan samedi dernier sur toute la largeur de sa Une : « Nantes Métropole va se serrer la ceinture ». Pour atténuer les amertumes, elle devra montrer qu’elle s’impose elle aussi des sacrifices. Annoncer un grand projet pour pouvoir annoncer son abandon, croyez-vous que ce soit au-dessus de l’imagination des communicants nantais ?

mardi 2 août 2016

Stendhal, non, l’eau ferrugineuse, oui

Pour animer ses pages estivales, Presse Océan a lancé une série d’articles sur le thème « Un hôtel, une histoire ».  Le numéro 3, hier, était consacré au séjour de Stendhal à l’Hôtel de France, situé place Graslin. L’écrivain le relate dans ses Mémoires d’un touriste.

« C’est la première fois que le mot ‘touriste’ apparaît dans la littérature », déclare Jean-Yves Paumier, cité par Julie Fortun. Ce n’est pas tout à fait exact, n’en déplaise au chancelier de l’Académie de Bretagne : le mot était présent dans les récits de voyage bien avant la parution des Mémoires d’un touriste en 1838. Et, sans remonter jusqu’au voyage en Bretagne de Dubuisson-Aubenay deux siècles plus tôt, l’existence même de ces récits montre que Stendhal n’a pas été « véritablement l’un des premiers touristes ».

En 1834, François-Jérôme-Léonard de Mortemart-Boisse avait publié Le Touriste, histoire, voyages et scènes intimes, avec une préface d’Eugène Sue. Mais déjà en 1824, dans Le Lycée armoricain, une note à propos d’un voyage en Suisse expliquait ironiquement : « les Anglais appellent Touristes les voyageurs semi-badauds qui, comme nous, se rendent d’un lieu à un autre pour n’y ouvrir à peu près que les yeux du corps. On peut les comparer aux personnes qui se bornent à feuilleter un livre et ne s’arrêtent qu’aux anecdotes, sans s’attacher au système qui les lie. Le Touriste a cependant le soin d’annoncer au public quels sont les lieux où il a bien dîné ou mieux soupé. » Et la revue bretonne de citer, en témoignage de ces anecdotes, « l’eau d’une fontaine ferrugineuse » consommée à La-Plaine-sur-Mer. Enfoncé Henri Beyle !

lundi 1 août 2016

Arbre aux hérons : La meilleure idée du monde ne peut donner que ce qu’elle a

« C’est la meilleure idée du monde », jurent François Delarozière et Pierre Orefice à propos de l’installation de leur Arbre aux hérons dans la carrière de Miséry. Cette assertion ridicule vous amuse ? Riez, riez toujours ! Vous aussi, vous seriez prêt aux flagorneries les plus éhontées si Johanna Rolland acceptait de claquer 35 millions d’euros pour votre idée chérie. Moi oui, en tout cas.

Mais pour dire qu’une idée est la meilleure, il faudrait d’abord la comparer à d’autres. Johanna Rolland prétend organiser de grands débats et recueillir des avis citoyens. Avec l’Arbre aux hérons, elle n’a rien demandé à personne. Sans lancer ni appel d’offres ni concours d’idées, elle a soudain décidé seule de ce qu’il fallait faire sur un terrain laissé en friche depuis des décennies.

L’étonnant n’est pas ce cocktail de procrastination et de précipitation : Jean-Marc Ayrault procédait de même. L’étonnant est la vacuité de la décision : sur un site à l’abandon, on colle un projet dont on ne sait que faire. C’est la version municipale de l’aveugle et du paralytique. Non seulement la « meilleure idée du monde » n’a pas été comparée à d’autres, mais elle n’est qu’étroitement locale… et ce n’est même pas vraiment une idée !

Du bout de l'île de Nantes, on aperçoit la carrière de Miséry.
MM. Orefice et Delarozière l'ignoraient apparemment.
Cette vacuité est proclamée par Pierre Orefice lui-même. « C’est le plus bel endroit du monde pour faire l’Arbre aux hérons », assure-t-il dans un entretien avec Les Inrocks (la meilleure idée du monde pour le plus bel endroit du monde : le patron des Machines de l’île manque à la fois de modestie et de vocabulaire). « On aurait été incapables de le trouver parce que l’on restait bloqués sur l’île de Nantes. Le jour où Karine Daniel (députée de Nantes) et Johanna Rolland (maire de Nantes) nous ont parlé de ce lieu, on a été le voir. On est tombés raides avec François Delarozière, on a trouvé ce lieu extraordinaire. » On se croyait créateur de calibre mondial et l'on était bloqué sur une douzaine d’hectares...

Avoir découvert le plus bel endroit du monde n’a d'ailleurs pas ôté aux créateurs des Machines une certaine étroitesse de vue. Ils situent la carrière de Miséry « à 400 mètres à vol de héron du Carrousel des mondes marins ». Raté : de la carrière au manège, il y a environ 900 mètres. À 400 mètres, on est au milieu de la Loire. Si leur héron tente le vol, il va faire plouf !