lundi 14 novembre 2016

Nantes et la Loire (15) : propos blasphématoires sur Julien Gracq

Ce qui suit est un blasphème mûrement médité. Philippe Le Guillou et autres gracquophiles bretons, ne vous en offusquez pas : rien de personnel là-dedans. Le titre de ce blog rend hommage à Julien Gracq, bien sûr, et s'il en prend aussi le contrepied, c'est pour défendre la ville, non pour dénigrer l'auteur.

Du temps où il était maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault distribuait volontiers La Forme d’une ville* à ses visiteurs. Longtemps je m’en suis étonné, tant le style aristocratique de l’écrivain tranchait avec la raideur petite-bourgeoise de l’édile. Mais à bien y réfléchir, ce choix n’était pas si étonnant.

Julien Gracq n’a pas compris grand chose à Nantes. Juste retour des choses, Jean-Marc Ayrault n’a probablement pas compris grand chose à Julien Gracq. Du moins ne l’a-t-il pas lu avec assez d’attention**. Une seule fois il l’a cité dans son blog, en 2009, reprenant le discours de ses vingt ans de mandat, qu’il n’avait pas nécessairement écrit lui-même. Il ne semble pas conscient que La Forme d’une ville n’est pas une description de Nantes mais la « représentation » que s’en fait un adolescent, pensionnaire du lycée Clemenceau.

Gracq le dit dès la première page. Et il y revient ainsi à la dernière : « Ville qu’à travers ces images emblématiques aucun repère n’ancre en moi dans le passé à une date fixe, parce qu’elle n’a donné lieu à aucun lien, à aucun attachement privé, à rien d’autre qu’à une poussée annexionniste du moi presque abstraite, à l’énorme boulimie acquisitive et prospective qui règne sur une vie entre onze et dix-huit ans. » Arrivé à Nantes à 18 ans, Jean-Marc Ayrault n’y a même pas vécu cette « boulimie acquisitive ».

La Loire de Nantes n’est pas celle de Saint-Florent

Comme partout dans l’œuvre de Gracq, les métaphores aquatiques abondent dans La Forme d’une ville. Mais elles évoquent plus souvent le ruisseau ou l’étang, voire la flaque, que le fleuve ou l’océan, sauf rares exceptions (la chapelle du lycée est « perchée comme le château arrière d’un trois-ponts*** à l’ancre »…). Elles culminent avec cette vision (p. 42) : « L’image de Nantes qui lève spontanément dans mon esprit (…) est celle d’un nœud mal serré de radiales divergentes, au long desquelles le fluide urbain fuit et se dilue dans la campagne. » Le liquide gracquien est rural.

Même dans Au château d’Argol, paradoxalement, l’océan (que Gracq appelle plutôt « la mer » ou « le golfe ») semble un décor plaqué. La fameuse scène du bain, dans laquelle Heide, Herminien et Albert nagent vers le large jusqu’à l’épuisement, est aquatique bien sûr, mais guère océanique. Le roman décrit des « étendues liquides et éternellement vides », une « mer plate », de « longs reflets mouillés », un « dos liquide ». « Il semblait à Albert que l’eau véritablement coulât sous eux », écrit même Gracq – une sensation qui appartient au baigneur de la Loire plutôt qu'à celui de l’Atlantique.

La Loire est peu présente dans La Forme d’une ville et ne l’est qu’en termes négatifs (« les eaux glaireuses du bras de Pirmil », « un fleuve inanimé »…). Gracq s’étend plus volontiers sur la Chézine, le Cens, l’Erdre. S’il décrit une promenade à Pont-Rousseau, il fait « halte le long de la Sèvre ». S’il pousse jusqu’à Saint-Sébastien, il voit « s’allonger déjà au bord de la rive sud les boires sommeillantes, les îles à fourrés de saules, qui m’étaient familières à St-Florent ».

Imperméables à l’onde de marée

Saint-Florent : tout est là ! Ce que voit de Nantes le jeune Louis Poirier exilé et pensionnaire est avant tout ce qui lui rappelle « la campagne de (sa) petite enfance »****. À la Loire, il préfère l’Evre, mince rivière qu’il chantera dans Les Eaux étroites – dont le titre dit bien qu’on n’y respire pas l’air du large. La Forme d’une ville est un texte d’angevin, écrit à l’eau douce. Le p’tit gars de Maulévrier qu’est Jean-Marc Ayrault a pu s’y retrouver aisément.

Saint-Florent-le-Vieil se dresse au bord de la Loire, bien entendu. Mais cette Loire n’est pas la nôtre. Le bourg paisible se trouve hors de portée de l’onde de marée, l'inversion du courant provoquée par le flux de l'océan. « Cette onde de marée, remontant la Loire toutes les douze heures, aurait-elle une influence sur notre inconscient, sur notre psychisme…? » demandait un jour Nantes c’est du gâteau. Cela ne fait aucun doute ! Nantes est une ville d’estuaire, l’Atlantique y est chez lui et cela change tout – au point qu’il faudrait rebaptiser le fleuve en aval de Varades.

En tant que maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault a entrepris une seule action d’envergure à l’égard de la Loire. Elle mériterait une psychanalyse : il l’a enfermée derrière des garde-fous au Hangar à bananes et tout au long du quai de la Fosse. Cet Angevin a trop lu Julien Gracq et pas assez Jules Verne.
_____________
* Julien Gracq, La Forme d’une ville, Paris, Librairie José Corti, 1985. 
** Un indice : il a longtemps laissé subsister sur le site web de la mairie de Nantes une présentation générale de la ville qui évoquait « la flèche de la cathédrale témoin des temps anciens ». Julien Gracq, plus observateur, avait décrit « la cathédrale sans flèches ni tours, engluée dans les maisons comme une baleine échouée ».
*** Le dernier trois-ponts français, vaisseau de haut bord à trois rangées de canons, est apparemment le Valmy, déconstruit en 1891, dix-neuf ans avant la naissance de Julien Gracq. On ignore pareillement où et quand ce dernier a observé la « baleine échouée » de la note précédente.
**** C’est peut-être pour cela qu'il n’a « visité la cathédrale, pour y voir le tombeau de François II, qu’à vingt-cinq ans, et le château de Nantes (…) jamais. »

4 commentaires:

Anonyme a dit…

La Loire maritime jusqu'à Varades?

Ce serait faire fi de la toponymie et de l'histoire. Le nom "Ingrandes" signifie
"limite" et c'est celle du territoire des Namnètes et des Andécaves.

Cette frontière fut aussi celle de la gabelle et de la Bretagne avec l'Anjou.
Cette caractéristique aura quelques répercussions sur les productions locales :

"Le vignoble prend son extension au XVIe siècle avec l'implantation sur place du cépage charentais folle-blanche. On lui donne rapidement le nom de « Gros Plant » à cause de ses rendements importants.

"Sous la pression des courtiers hollandais, recherchant ces petits vins pour l'alambic, le vignoble va connaître ses heures de gloire jusqu’au XVIIe siècle. En effet, la Bretagne bien que rattachée au royaume de France perpétue la taxe douanière à sa frontière, la barrière d'Ingrandes. Ainsi, les vins du pays nantais, exportés depuis le port de Nantes, sont plus rentables que leurs voisins angevins ou tourangeaux. Les Hollandais exportent ce « vins de chaudière » produit en masse, au détriment de la qualité du vin."
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gros-plant-du-pays-nantais

Si l'on se réfère au point de vue subjectif d'appréciation par assimilation des caractéristiques "paysagères", Oudon et sa vallée escarpée arrachée au Massif Armoricain offre un caractère minéral angevin que l'on retrouve vers la Coulée de Serrant, alors que les contrebas des Folies Siffait celui s'apparente à celles des grèves de sable blondes et des boires de L'Emeronce et de Cunault, chères à Jean-Pierre Hervé-Bazin.

L'invitation à la rêverie champêtre et nostalgique est interrompue nette aux
abords de "l'ile de Nantes" où la description gracquienne incarne une réalité
intangible, "les eaux glaireuses" étant renforcées dans leur aspect glauque par l'enrochement brutal de berges.

Bellevue aurait pu marquer cette limite, mais l'ancien seuil qui empêchait les remontées d'eaux saumâtres a été arasé en 1978.

Peut-être serait-il opportun de lancer un grand débat pour situer cette frontière?

Anonyme a dit…

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Anonyme a dit…

Le combax quotidien entre flux et reflux étant perçu sur les rives Varades-St Florent, la "frontière" maritime et fluviale semblerait avoir donc toute sa place à cette longitude, non !?


Le flou législatif entre Loire maritime et Loire fluviale est un voyage ! Deux lignes officielles de séparation des eaux : au choix, le pont de Saint Nazaire-Mindin ou la première ligne d'ouvrages "jetés" entre les rives des deux bras nantais du fleuve. Au nord celui de la Madeleine, on s'accorde pour désigner le pont Anne B. En revanche au bras sud c'est encore flou, le pont des 3 con' ou le pont SNCF voire Pirmil...

VertCocu a dit…

@Anonyme26 novembre 2016 à 18:57
On peut aussi le définir à un point où un navire de croisières fluviales du XXIe siècle s'envase encore.
Il ne faut pas parler d'une frontière simplement poétique ou physique mais technique.
La Seine, la Garonne ont des estuaires mais sont navigables sur une bonne partie de leurs lits. La Loire, non.
Y'a vraiment des gens qui disent le "pont Anne B" ou "des 3 con'" ? Je connaissais "le cours des 50" mais je pensais que cette terrible mode venue des ex-Parisiens avait heureusement disparue.
Mais il faut croire que leurs dégâts ne se limiteront pas qu'aux prix de l'immobilier et à la ringardise des loisirs mais marqueront la psychée profonde. Déjà, pour la TAN, on s'arrête maintenant à Mellinè. Alors que tout le quartier parlait de Mellinette. À quand Vallè dans le vignoble ?