samedi 29 mars 2014

Lèse-Blaise : (5) Il y a quelque chose de pourri au royaume de Jean-Marc*

La Méforme d’une ville était bien seule naguère à critiquer Jean Blaise. Et voici qu’un peu tout le monde s’y met – jusqu’au magazine bobo Les Inrocks, ce mois-ci. Partout semble résonner l’air d’Évitons le compère Blaise**. Alors, parler de Jean Blaise aujourd’hui, n’est-ce pas tirer sur une ambulance ? Ah ! mais, des fois, il faut cesser d’être gentil ! Lieu Unique ta mère !

« Blâmer Jean Blaise, c’est un peu toucher à l’identité nantaise des vingt dernières années », avertit Mathilde Carton dans les Inrocks. Les vingt dernières années, voilà bien le problème ! « Jean Blaise a tendance à tout ramener à lui », regrette Patrice Joly. Témoin ce passage du dossier de presse établi par Le Voyage à Nantes pour sa première conférence de presse, le 20 janvier 2011 : « Alors que sur l’échiquier national et européen Nantes se trouve dépourvue d’un patrimoine d’exception, elle se distingue sur ce même échiquier par une politique culturelle exemplaire qui depuis 20 ans n’a de cesse [sic] de la caractériser. » En somme, l’essentiel de ce qu'on peut voir à Nantes, c’est l’œuvre de Jean Blaise…

Il faut reconnaître qu’il savait en parler, avec force superlatifs et un beau répertoire de gestuelles, y compris la fameuse pyramide des cinq doigts réunis en pointe (dont le marquis de Sade, dans Justine, faisait un usage tout différent). En invoquant parfois des arguments confondants, comme à propos de Serpentine rouge, cette tubulure en plastique posée sur un quai de Loire : « les habitants de… de Indre savent, ont entendu parler une fois dans leur vie de Jimmie Durham, un grand artiste américain dont ils n’auraient pas entendu parler si on n’avait pas créé cette œuvre ». On ne saurait mieux enfoncer des portes ouvertes !

Et sans doute croyait-il vraiment lui-même à son génie en lançant l’étage supérieur de sa fusée culturelle. Voici Le Voyage à Nantes, dirigé par Jean Blaise, selon Nantes Tourisme, dirigé par Jean Blaise : « Un événement estival annuel du (28 juin au 1er septembre) et un parcours pérenne d’une richesse sans équivalent, pour entrer dans le top 5 des destinations françaises. » Servie par un effort de relations publiques conséquent, cette prétention a valu à l’« événement estival » 2013 une revue de presse somptueuse : plus de quarante articles dans la presse allemande, une vingtaine dans la presse espagnole, autant en Italie et au Royaume-Uni, des reportages télévisés jusqu’en Corée et au Brésil, etc.

On a vu le résultat, ou plutôt on ne l’a pas vu – du moins en comparaison du budget et des proclamations. Dépourvu de stratégie cohérente, Le Voyage à Nantes a voulu pisser plus haut que sa culture. Expérience vingt fois renouvelée, si un pékin lambda vante Nantes, ville de culture, demandez-lui :
- La culture à Nantes, c’est quoi ?
- Eh ! bien, il y a Royal de Luxe.
- Et puis ?
- Il y a les Machines de l’île.
- Et encore ?
- Et.. et… eh ! bien…
les plus instruits citeront le château, la Folle Journée, le théâtre Graslin, le musée des Beaux-arts (houlala !), le musée Jules Verne et/ou le Lieu Unique, et c’est à peu près tout. Estuaire est déjà relégué aux poubelles de l’histoire, sauf peut-être pour les habitants de… de Indre qui ont entendu parler une fois dans leur vie de Jimmie Durham. Vue d’ailleurs, cette culture à Nantes si longtemps vantée par la presse est essentiellement concentrée dans deux marques déposées à l’INPI***, deux affaires privées à financements publics, imposées à la collectivité par le fait du prince, qui sont à la culture ce qu'est le Nutella® à la gastronomie.

Si vraiment la prochaine maire veut faire de Nantes une destination touristique (sans même prétendre au « top 5 »…), il faudra repartir sur de nouvelles bases. Hélas, il y a pire que de ne pas communiquer : c’est de communiquer à tort et à travers. À la tête du Voyage à Nantes, Jean Blaise n’a pas seulement perdu du temps et de l’argent : il a brouillé l’écoute du public. « La publicité pour un bon produit, c’est de l’information, la publicité pour un mauvais produit, c’est de la diffamation », disait Marcel Bleustein-Blanchet, fondateur de Publicis. Il aura fallu vingt ans pour que les Nantais s’aperçoivent que Jean-Marc Ayrault a misé sur le mauvais cheval. Mais ses deux ans à Matignon ont peut-être aidé.
__________
* « Something is rotten in the state of Jean-Marc ».
** Les savants Cahiers d'histoire des littératures romanes dressaient en 1979 une liste de chansons anciennes où figurait la séquence suivante : « Réveillez-vous belle endormie, Compère et commère sont faits pour s’aimer, Et non, je n’en veux pas davantage, Évitons le Compère Blaise, Dedans nos bois il y a un hermite, Dessus le pont de Nantes… » Étonnant, non ?
*** Le Voyage à Nantes, de son côté, a déposé une dizaine de marques, dont Le Voyage en France, Les Dîners secrets du Voyage et… Le Pompon. Peut-être pour rattraper la gaffe commise en 2010, quand Jean Blaise a laissé filer « Lieu Unique », marque déposée par une société de la région parisienne dans la classe 41 (éducation, formation, divertissement, activités sportives et culturelles, informations en matière de divertissement ou d'éducation, services de loisir, etc.).

jeudi 27 mars 2014

Cycliste à Nantes : (6) le mystère des vélos volants

La rue Pitre-Chevalier a été refaite en 2013. À voir comme ça, les lieux n’ont pas beaucoup changé. Modification la plus notable : la création d’une piste cyclable sur la moitié du trottoir dans le sens de la montée. Du moins, dans une partie de la rue. Comme la plupart des pistes sur trottoir, elle n’est pas assez large pour être sécurisante : le moindre écart risque de vous faire chuter sur la chaussée (puisque tout a été refait, pourquoi ne pas avoir aménagé une piste à demi-hauteur comme rue de Gigant ?).

Mais surtout, cette piste bien matérialisée s’arrête soudain pour ne reprendre que vingt mètres plus loin. Que faire alors pour franchir ces vingt mètres ? Descendre du trottoir pour rouler parmi les autos ? Descendre du vélo pour devenir piéton ? Ou bien s’envoler ? On s’en doute, la plupart des cyclistes font comme si de rien n’était : ils tracent tout droit malgré la présence d’une aubette de bus. Bonjour la responsabilité en cas d’accident avec un piéton.

Mais pas de jaloux, le sort des automobilistes n’a pas été mieux pensé. On a créé au milieu de la rue
un mini-rond-point plutôt malcommode flanqué d’une sucette publicitaire qui réduit la visibilité. Un conducteur mécontent lui a même ajouté une affichette de son cru.

Quant aux piétons, on l’a déjà dit ici, le trottoir a été rétréci précisément dans sa partie la plus encombrée. De plus, les jours de pluie, un profil mal calculé leur vaut une mare géante d’un côté et une pente glissante de l’autre…

vendredi 21 mars 2014

Lèse-Blaise : (4) Fin de Cycle

Le succès des premières Allumées a valu à Jean Blaise le Lieu Unique et toute la suite. Jean-Marc Ayrault est ainsi fait : il lui faut beaucoup de temps pour prendre de grandes décisions, mais une fois qu’il les a prises, il s’y cramponne désespérément, même quand elles sont mauvaises. Largement due à Jean Blaise, l’extinction prématurée de la dernière des Allumées aurait dû engendrer quelque sanction. Pourtant, comme écrivait Libération un peu plus tard, « trop de monde était associé à l'opération, le maire de la ville en tête, pour qu'on cherche un bouc émissaire ».

Nantes parle encore des Allumées, mais qui se souvient de Trafics et de Fin de Siècle, les festivals qui ont immédiatement suivi, de 1996 à 2000 ? Dirigés par Jean Blaise, tous deux ont été des échecs cuisants : peu de spectateurs, des déficits abyssaux. Fin de Siècle, surtout, qui devait refaire Les Allumées en mieux, s’est lamentablement crashé. Les débris ont été camouflés sous le tapis : autant il est facile aujourd’hui de trouver des informations sur Les Allumées, autant Trafics et Fin de Siècle sont rarement évoqués.

Ce bienveillant oubli s’étend au-delà de Nantes. « Inaugurée en 2002, la première Nuit Blanche est confiée à Jean Blaise, créateur du festival ‘Les Allumées’ de Nantes » spécifie le site web officiel de la mairie de Paris. Or la création des Allumées date alors d’une douzaine d’années, et la fin piteuse de Fin de Siècle de deux ans seulement ! Et la Nuit Blanche n’est même pas inspirée des Allumées mais de manifestations organisées les années précédentes à Helsinki, Berlin et Saint-Pétersbourg. Jean Blaise était parti pour refaire une nuit blanche chaque année, mais il se brouille avec Paris, pour des questions d’argent semble-t-il. Il ne reviendra qu’une seconde et dernière fois pour la Nuit Blanche 2005. La Nuit Blanche est néanmoins citée comme son deuxième fait d’armes le plus significatif…

Après le désastre de Fin de Siècle, Jean Blaise fait profil bas à Nantes pendant quelques années, puis lance la biennale Estuaire, qui devait avoir trois éditions : 2007, 2009 et 2011. Mettre en valeur l’estuaire de la Loire : l’idée est sympathique. Mais Jean Blaise, apparemment, n’a pas pris la mesure de ce site gigantesque. Estuaire est un saupoudrage coûteux que des bricolages (le jardin étoilé de Paimbœuf…) et de simples gags (la maison dans la Loire de Lavau…) tirent vers le bas. Qui plus est, un montage financier foireux lui vaut les remontrances de la Chambre régionale des comptes. Comme pour Les Allumées et Fin de siècle, Jean Blaise a du mal à terminer le boulot : retardée d’un an, la dernière biennale disparaît presque complètement derrière le premier Voyage à Nantes.

Du Voyage à Nantes, inutile de parler longuement : on l’a déjà fait dans ce blog. Une chose est certaine : si les communiqués de victoire multipliés en 2012 et 2013 ont d’abord été pris pour argent comptant, presque tout le monde admet aujourd’hui que les résultats n’ont pas été à la hauteur des budgets investis. Est-ce le recul du temps, ou plutôt l’éloignement de Jean-Marc Ayrault ? Voyez comme la vie politique est cruelle : il a suffi que Patrick Rimbert et Johanna Rolland manifestent, en creux, leur scepticisme, pour que soudain les yeux s’ouvrent et les langues se délient : eh ! bien non, dans le fond, notre génie local n’était pas si génial que ça…

mardi 18 mars 2014

Pourquoi Ayrault ne sera jamais roi Carnaval : (2) la ringardise n’est plus ce qu’elle était

Le double mouvement de ringardisation du Carnaval de Nantes et de glorification de Royal de Luxe mérite d’être étudié dans les écoles de communication (Sciences Com’, qu’attendez-vous ?).

Depuis des siècles, les carnavaliers bénévoles font vivre une culture populaire tonique et créative. Ils n’ont pas attendu l’invention des concepts de « 2.0 » ou de « crowdsourcing » pour manifester une imagination débridée. Ils ne font pas (ou si peu…) commerce de leurs idées ; pourtant, ils possèdent un savoir-faire bien réel, même si le papier mâché y tient plus de place que l’électronique. Et, si l’on parvient à faire abstraction des préjugés (« Royal de Luxe, c’est formidable, le Carnaval, c’est ringard »), un constat s’impose : souvent, il y a autant de créativité dans un seul char du Carnaval que dans tout un spectacle de Royal de Luxe.

Au lieu de valoriser ce patrimoine multiséculaire, Jean-Marc Ayrault l’a laissé stagner. Il semble qu’il ne l’ait perçu que de manière superficielle, comme un simple spectacle. En déplaçant la date du Carnaval vers le printemps, il a peut-être gagné quelques rayons de soleil mais il a perdu son impulsion initiale : la rébellion contre la dureté des temps. En revanche, le maire de Nantes a sorti le carnet de chèque et mis les moyens de la ville au service d’une conception très « 20ème siècle » de créativité professionnalisée (voire fonctionnarisée). Or il n’a pas obtenu la même chose : au lieu d’une culture vivante, il s’est payé des spectacles. Qui n’ont rien de spécifiquement nantais, puisqu’on peut aussi les voir à Liverpool ou ailleurs.

D'autres villes de France, au même moment, ont choisi des voies différentes :
  • Nice a développé son Carnaval, qui occupe désormais toute la deuxième quinzaine de février. Elle l’a professionnalisé en partant de l’existant, elle en a fait une attraction majeure pour le tourisme international, le moteur d’une activité économique locale et une composante clé de son image, sans erreur d’attribution : si Royal est de Luxe, le Carnaval est de Nice !
  • Dunkerque a quasiment préempté le concept de carnaval populaire. Les festivités des « Trois joyeuses » s’étendent à présent sur deux mois et font de la ville du Nord une destination touristique prisée en plein hiver !
  • La Fête des Lumières de Lyon, qui ne date « que » de 1852, vivotait en 1989. Un nouveau maire élu en même temps que Jean-Marc Ayrault à Nantes a ajouté à la « déambulation » traditionnelle de nombreuses animations réparties sur quatre journées du début décembre, qui attirent aujourd’hui 4 millions de visiteurs.
  • La Braderie de Lille, au mois de septembre, a réussi à préserver en bonne partie son esprit de vide-grenier tout en se développant au point d’attirer quelque 2 millions de visiteurs. Elle a accru son effet sur l’économie locale en devenant aussi une sorte de championnat du monde de la moule-frite ; plusieurs centaines de tonnes de moules sont avalées chaque année.
À l’étranger, relancé dans les années 1980, le Carnaval de Venise, de la mi-février au début mars, remporte l’immense succès international qu’on sait. Le problème serait plutôt de tempérer les visiteurs que de les faire venir. Le Hogmanay attire désormais des dizaines de milliers de visiteurs payants à Édimbourg pour le Nouvel an, tandis que le New Year’s Eve fait de New York la ville la plus en vue du monde le soir de la Saint-Sylvestre : si un million de fêtards « seulement » assistent en direct au Ball Drop centenaire de Times Square (le périmètre est bouclé plusieurs heures à l’avance), au moins un milliard de personnes le voient à la télévision : belle promo touristique. Déstabilisée en 1980 par un attentat meurtrier, l’Oktoberfest de Munich s’est sensiblement développée depuis une vingtaine d’années. Elle draine à présent quelque 7 millions d'amateurs de bière, dont 15 % d’étrangers. La musique traditionnelle y est de rigueur et la culotte de peau de plus en plus portée. Depuis les années 1990, l’Irlande a transformé la fête de son saint patron, le 17 mars, en une grande manifestation touristique de quatre ou cinq jours, le St. Patrick’s Festival, qui attire à Dublin des touristes du monde entier. Loin de lui nuire, l’internationalisation de la Saint-Patrick participe à sa promotion. Et ce ne sont là que cinq exemples.

Un peu partout, des édiles clairvoyants ont su revitaliser un patrimoine festif traditionnel et en faire un moteur de leur économie locale. Jean-Marc Ayrault, lui, est complètement passé à côté de cette opportunité.

dimanche 16 mars 2014

Pourquoi Ayrault ne sera jamais roi Carnaval : (1) des mercenaires plutôt que des bénévoles

La mi-carême tombe cette année entre les deux tours des élections. Les vieux Nantais s’en souviennent : le Carnaval de Nantes a longtemps été la Mi-carême de Nantes (les très vieux Nantais se souviennent, eux, que le Carnaval de jadis avait lieu au mardi-gras, avant le carême). Le Carnaval était une manifestation un peu sur le déclin vers la fin du siècle dernier. Au lieu de revitaliser cette festivité populaire et millénaire, Jean-Marc Ayrault a préféré s’offrir La Machine et Royal de Luxe, marchands de spectacles compradores.

On voit bien pourquoi : les carnavaliers sont gens indépendants ! Un char satirique était toujours à craindre, or le maire de Nantes n’aimait pas qu’on le brocarde (le voilà servi, maintenant qu’il est à Matignon !). Le Comité des fêtes a fait de la résistance : il n’a été repris en main par des proches de la municipalité qu’à la faveur de ses problèmes financiers de 2011.

Si la municipalité Ayrault a cru avoir les mains libres en faisant appel à des mercenaires plutôt qu’à des bénévoles, elle s’est lourdement trompée. Elle qui reprochait au Comité des fêtes un trou accumulé de quelques centaines de milliers d’euros s’est trouvé obligée de couvrir le déficit à sept chiffres enregistré chaque année par Les Machines de l’île et de payer les spectacles de Royal de Luxe près de dix fois plus cher que les villes qui se contentent de les acheter sur catalogue !

La municipalité nantaise est devenue l’otage de ses prestataires : « Si vous ne voulez pas nous construire notre Arbre aux hérons, on s’en va ailleurs », disent-ils en substance. D’ailleurs, le plus doué de la bande est déjà reparti pour Toulouse. La culture de l’ère Ayrault n’était qu’un village Potemkine.

mardi 11 mars 2014

Lèse-Blaise : (3) Se réchauffer à la flamme des Allumées

Dès qu’on parle de Jean Blaise, on parle des Allumées (1990-1995). Sous son arc de triomphe personnel, cette flamme éternelle est sans cesse ravivée par des associations d’anciens combattants. Ou par lui-même, au besoin. Il y a un avant et un après. Osera-t-on dire qu’avec Les Allumées, les Nantais sont entrés dans la lumière ?

Les Allumées réunissaient cinq atouts :
  1. Une communication massive. Les municipalités d’avant Jean-Marc Ayrault étaient bien plus modérées sur les dépenses de propagande. Le battage effectué autour des Allumées était à l’époque un phénomène nouveau. Il a d’autant plus marqué les esprits.
  2. Un concept fort. Inviter les artistes d’une ville portuaire étrangère réveillait en Nantes la nostalgie d’une destinée maritime et coloniale. Ce n’est pas un hasard si l’idée de Cargo 92, expédition culturelle vers l’Amérique du Sud, a germé à cette époque-là.
  3. Royal de Luxe. La troupe était alors dans ses années créatives. La Véritable histoire de France et la naissance du Géant datent de cette époque. L’insertion de ces spectacles saisissants dans leur programmation a donné aux Allumées un côté spectaculaire.
  4. Des lieux originaux. Les concerts ou les expositions dans des usines désaffectées étaient un vieux fantasme de la culture underground des années 1970. Un peu partout, à l'époque, des artistes s’étaient emparés de bâtiments industriels décatis. L’Usine, la Rote Fabrik et la Coupole suisses avaient acquis une notoriété européenne. Mais à Nantes, vingt ans après, c'était encore une nouveauté. La génération du baby-boom nantaise avait l’impression d’entrer enfin, à quarante ans passés, dans la modernité.
  5. L’élitisme social. Les Allumées, qui duraient toute la nuit, ont apporté une teinture culturelle aux beuveries au Bouffay jusqu’à pas d’heure. C’était l’inverse d’une manifestation populaire. L’ouvrier qui pointe à l’usine au petit matin ne fait pas la fête jusqu'à l'aube. Le droit de faire la grasse matinée donnait le sentiment d’appartenir à une élite privilégiée.
Ces atouts étaient destinés à s’user plus ou moins vite. Les artistes invités étaient pour une bonne part représentatifs d’une culture mondiale. À quoi bon faire venir des musicos de Pétaouchnok si on a les mêmes à la maison ? Et d’ailleurs à quoi bon faire venir Pétaouchnok à Nantes quand on peut y aller soi-même ? Après Le Géant, Peplum était apparu comme une débauche de moyens techniques au service d’un scénario indigent. Même nettoyées et sécurisées, les scènes post-industrielles manquaient de confort.

Jean Blaise était probablement conscient de l’usure prévisible du concept. Il n'avait prévu que six éditions : on comparera avec les deux décennies de La Folle Journée ! Fidel Castro lui a finalement rendu un fier service en provoquant l’annulation de la dernière édition, qui aurait dû être consacrée à La Havane. Jean Blaise, d’ailleurs, l’avait un peu cherché en tentant maladroitement de ménager la chèvre post-stalinienne et le chou post-soviétique.

L’explosion en vol de la dernière des Allumées a parachevé la légende dorée du festival et de son créateur. Allez donc trouver de nos jours un seul portrait de Jean Blaise qui n’évoque pas immédiatement Les Allumées. La semaine dernière encore, tiens, le Festival d’Avignon Bilbao le présentait ainsi : « El artista y director de eventos especiales Jean Blaise ha sido el creador del Festival des Allumés ». Cruel rappel : malgré les énormes moyens mis à sa disposition par Jean-Marc Ayrault, le fait d’armes essentiel de Jean Blaise date d’il y a presque un quart de siècle !

mardi 4 mars 2014

Le palmarès touristique où Nantes a failli figurer

Rough Guides, qui appartient au groupe Penguin, est l’un des grands éditeurs mondiaux de guides – et principalement de guides de voyage. Il publie chaque année un palmarès des dix villes à visiter dans l’année. Le classement 2014 a quelque chose de déprimant.
  • Il comprend une ville qui organise un carnaval, mais ce n’est pas Nantes : c’est Rio de Janeiro, n° 1 pour son football. Le FCNA ne fait pas le poids.
  • Il comprend une ville gravement endommagée par la guerre, mais ce n’est pas Nantes : c’est Sarajevo, n° 2 pour son centre-ville convivial. Le pavé chinois ne fait pas le poids.
  • Il comprend une ville qui organise un spectacle de Royal de Luxe, mais ce n’est pas Nantes : c’est Liverpool, n° 3 pour la renaissance de son quartier portuaire. L’île de Nantes ne fait pas le poids.
  • Il comprend une ville d’estuaire, mais ce n’est pas Nantes : c’est Umea, en Suède, n° 4 pour ses événements culturels. Le Voyage à Nantes ne fait pas le poids.
  • Il comprend une ville desservie par un réseau de trams, mais ce n’est pas Nantes : c’est Lviv, en Ukraine, n° 5 pour ses ambitions touristiques. Le Voyage à Nantes ne fait pas le poids (bis).
  • Il comprend une ville française, mais ce n’est pas Nantes : c’est Marseille, n° 6 pour ses aménagements de capitale européenne de la culture, qui ont loupé le coche en 2013 mais seront enfin disponibles en 2014. Le musée des Beaux-arts ne fait pas le poids.
  • Il comprend une ville qui a jadis été une capitale nationale, mais ce n’est pas Nantes : c’est Almaty, au Kazakhstan, n° 7 pour ses nouveaux quartiers luxueux. Le Carré Feydeau ne fait pas le poids.
  • Il comprend une ville portuaire, mais ce n’est pas Nantes : c’est Rotterdam, n°8, pour son côté « Manhattan-sur-Meuse ». Euronantes ne fait pas le poids.
  • Il comprend une grande ville celtique, mais ce n’est pas Nantes : c’est Glasgow, n° 9 pour son Riverside Museum. Le musée d’histoire de Nantes ne fait pas le poids.
  • Il comprend une ville de l’Ouest, mais ce n’est pas Nantes : c’est Portland, n° 10 pour ses innovations vertes. La serre volante ne fait pas le poids.
Caramba ! Encore raté !

samedi 1 mars 2014

Royal de Luxe coûte presque dix fois plus cher à Nantes qu’à Liverpool

Cet été, Royal de Luxe créera un spectacle à Liverpool pour les commémorations du centième anniversaire de la Première guerre mondiale. En 2012, déjà, Liverpool avait eu droit à un spectacle de géants, Sea Odyssey, dont les représentations avaient attiré au total 800.000 spectateurs. Nantes s’était contentée du peu inoubliable Rue de la chute, 18.200 spectateurs.

Cette année, la balance sera plus égale : Royal de Luxe va aussi créer un spectacle de géants à Nantes. Mais alors que les spectacles doivent avoir lieu en juin à Nantes et fin juillet à Liverpool, les Liverpudliens sont déjà bien mieux informés que les Nantais de ce qui les attend. Leur municipalité a même créé un site web spécial bien alimenté. Ils savent ainsi que le spectacle, intitulé Memories of August 2014, s’inspirera de l’histoire de leur ville. « La trame du scénario est vraiment profonde et historique », assure d’ailleurs Jean-Luc Courcoult à un webmagazine local. « Nous faisons beaucoup de recherches. » Nantes bénéficiera-t-elle des mêmes attentions ? On ne peut être à la fois au four et au moulin, hein ?

Les Liverpudliens savent aussi ce que le spectacle va coûter : au total 1,5 million de livres, soit environ 1.830.000 euros. Le budget couvre les besoins techniques comme la gestion des foules, la gestion de la circulation et la gestion sanitaire, confiées à des opérateurs privés dans le cadre d’appel d’offres en cours. Mais, pour les contribuables de Liverpool, la dépense sera limitée à 300.000 livres, soit 365.000 euros. Le reste sera couvert par des parrainages. Cet aspect financier a été facilité par le couplage du spectacle avec une grande manifestation du patronat britannique, l’International Festival for Business (IFB2014), dont Royal de Luxe assurera le « giant finale ».

La rémunération de Royal de Luxe n’est pas précisée mais doit correspondre à peu près à la dépense publique : 365.000 euros. La ville de Limerick, qui envisage de monter de son côté un spectacle de géants, a indiqué de son côté que le budget serait de 1,5 million d’euros, dont 315.000 euros pour Royal de Luxe.

Qu’en est-il à Nantes ? Bien entendu, la municipalité est moins transparente que celles de Liverpool ou de Limerick, mais on sait au moins que, pour préparer ce spectacle, Royal de Luxe a perçu en 2013 pas loin de 2 millions d’euros de subventions et d’aide en nature (dont 350.000 euros d’aide à la diffusion qui profiteront à Liverpool !). En 2014, on imagine que la troupe continuera à percevoir ses subventions habituelles, soit au moins 1 million d’euros. Total, 3 millions d’euros.

Qu’apporte donc aux Nantais le fait que Royal de Luxe soit installé à Nantes ? Des spectacles exceptionnels ? Pas du tout : Royal de Luxe se produit aussi bien ailleurs qu’à Nantes. Notre seul privilège est de payer ces spectacles presque dix fois plus cher que les autres ! Celui qui a négocié le contrat entre Nantes et Royal de Luxe est un vrai gogault.