samedi 17 novembre 2012

Bolopoly (5) : une idée éculée ?

« L'idée est de créer une monnaie d'échange, une unité de compte, qui compenserait la crise de liquidités que connaissent les acteurs en ce moment », expliquait Jean-Marc Ayrault en décembre dernier à propos du projet de monnaie locale nantaise. C’est tout à fait conforme à l’objectif du WIR, la monnaie locale suisse régulièrement prise en exemple par les promoteurs du projet. « S´inspirant des théories du libéralisme économique, ses fondateurs ont voulu faire face à la pénurie d´argent liquide » confirme la Banque WIR elle-même.

Voir Jean-Marc Ayrault se situer dans la droite ligne du libéralisme économique est piquant. Cela indique assez que l’idée de la monnaie locale n’est pas nouvelle. Elle est même très ancienne puisqu’elle vise à retrouver l’esprit du troc. Au IVe siècle avant J.C., déjà, Aristote notait que la monnaie a trois fonctions : elle est à la fois unité de mesure, moyen d’échange et réserve de valeur. Tout le mal vient de cette dernière fonction.

Cette fonction de réserve de valeur (comme le pétrole est une réserve d’énergie) permet à l’argent de voyager dans le temps et l’espace, elle rend possibles le prêt et l’épargne. Mais elle facilite aussi le vol, l’avarice, la spéculation, etc. D’innombrables moralistes l’ont dénoncée. Et d’innombrables tentatives ont été faites pour s’en débarrasser. Le WIR est l'une d'elles. Cependant, comme le concède la Banque WIR, « les objectifs de réforme monétaire poursuivis dans les premiers temps par les fondateurs de WIR (...) ont été rapidement abandonnés ».

WIR, RES, Bartex ou Sol Violette, inspirateurs de la future monnaie nantaise
Honnêtement, les promoteurs du « nanto », ou quelque nom qu’on lui donne, ne prétendent pas faire œuvre novatrice : « complémentaires et locales, elles sont des milliers à fleurir, depuis toujours, de part le monde sous des formes multiples », note leur site web. Outre le WIR, il en cite trois : RES, Bartex et Sol-Violette. Le Sol*-Violette toulousain est surtout un support d’activités associatives. Bartex – rien à voir avec le graphiste David Bartex, auteur de la fresque de Royal de Luxe – est une affaire purement commerciale de gestion du troc interentreprises (en anglais barter). Après quinze ans d’existence, le RES belge stagne autour de 35 millions de RES (1 RES = 1 euro) de transactions par an mais a créé une branche française en 2010 (sous la houlette de Pierre et Edith T., spécialistes des faillites à répétition  dans la librairie, le commerce de gros, le lavage automobile, la restauration rapide, l’animalerie et le conseil en gestion).

La quasi-totalité de ces monnaies restent anecdotiques ; 27.000 BNotes (1 BNote = 1 dollar) circulent à Baltimore au bout de dix-huit mois d'existence, par exemple. La plupart sont éphémères. Quelques-unes sont des désastres. Mais Nantes est sûrement plus maligne que les autres.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Nous ne sommes pas dans une crise de liquidité !

Anonyme a dit…

Le "solidus" (monnaie romaine à l'origine du "sol" carolingien) avait une réalité matérielle : 4,5 grammes d'or. Sa solidité n'était pas qu'un mot ! Un "sol" nantais, dématérialisé, tiendrait à la seule confiance, à la seule croyance en l'efficacité magique des signes... Un jeu comptable sans support tangible, même complexe, mérite-t-il vraiment d'être nommé monnaie - d'être nommé tout court ?

Peut-être que oui, après tout, s'il est question pour Nantes de couvrir, ponctuellement, par les trompettes de sa renommée monnaie, l'impact médiatique négatif d'un certain aéroport, qui commence à faire un peu trop de bruit...
Peut-être que oui, après tout, s'il est question pour Nantes de convertir, définitivement, par-delà les monnaies, sa population à l'amour de l'argent...

G. L.

Sven Jelure a dit…

Le propre même de la monnaie fiduciaire est de reposer sur la confiance ! Et l'or, au fond, n'a pas d'autre valeur que celle qu'on lui attribue, qui varie d'ailleurs de jour en jour. La monnaie nantaise représenterait la valeur de biens et services réels fournis localement. Exactement comme les premières "monnaies" mésopotamiennes, qui n'étaient que des reconnaissances de dette transmissibles ; on remplacera juste les tablettes d'argile par une écriture dans l'ordinateur du Crédit municipal. Je crois donc que le système prévu n'a rien de nouveau ni d'original, il ne peut pas apporter grand chose mais ne comporte pas non plus de grand danger. Le projet serait anecdotique si son promoteur n'était aujourd'hui Premier ministre. Mais je suis d'accord avec vous, si ça n'est pas une simple affaire de chevilles enflées, il se pourrait que ce soit une manoeuvre de diversion pour attirer l'attention ailleurs que sur NDDL.

Anonyme a dit…

Que l'or n'ait, au fond, d'autre valeur que celle qu'on lui attribue, il faut bien en convenir. Mais un hypothétique solidus - que j'aurais trouvé dans un champ - soustrait aux échanges depuis qu'un maladroit en jupette l'a laissé tomber dans la boue, démonétisé, n'en conserverait pas moins une certaine dose de "mana" objectivement monnayable...
Telle municipalité pourra bien me vanter les vertus auto-humanitaires de sa nouvelle monnaie locale, en vieil harpagon, je me réjouirais de serrer mon petit disque de métal, avant d'aller le planquer dans le double-fond de ma commode Louis-Philippe !
Quel crédit pourra-t-on jamais accorder au Nanto, espèce de patate chaude spectrale, tandis que votre blog ne cesse de rappeler que proximité et transparence se conjuguent si rarement à Nantes ? Le WIR - quoiqu'on puisse penser de la mentalité des suisses, et de leurs banques - repose sur une structure politique réellement démocratique, où subsidiarité et proportionnalité limitent le fédéralisme, où le pouvoir décisionnaire appartient effectivement au peuple ; là est probablement la source de la confiance que leur monnaie inspire aux bâlois, et de sa permanence.

G. L.

Sven Jelure a dit…

Ne vous méprenez pas : en relativisant la valeur de l'or, je me place du point de vue de Sirius. En pratique, je suis d'accord avec vous : une monnaie physique aura toujours un certain avantage sur une monnaie purement virtuelle. Mais cet avantage (comme vous dites, "une certaine dose de 'mana' objectivement monnayable" -- ou plutôt subjectivement ?) renvoie à la fonction de la monnaie que les promoteurs du "nanto" voudraient précisément éradiquer : celle de réserve de valeur. Pour eux, l'argent n'est fait que pour être dépensé. Comme quoi, des idées prétendument "sociales" peuvent rejoindre les pratiques les plus effrénées de la société de consommation (en même temps que les pratiques les plus primitives de la société du troc) !
Quant au WIR, il faut relativiser ses mérites et la confiance qu'il inspire : la Banque WIR est devenue depuis longtemps une banque normale qui réalise l'essentiel de ses opérations en FS, le WIR étant essentiellement une survivance (les Suisses, surtout Alémaniques, sont un peu conservateurs, parfois...).

Anonyme a dit…

Vous avez raison : "une certaine dose de 'mana' pratiquement monnayable" eut été plus juste...
Et vous avez encore raison : la fortune du WIR doit certainement être relativisée...
Telle forme politique, cependant, favorisera la confiance, telle autre, la méfiance - telles manières autocratiques, la défiance !

Le principe de la fonte pourrait bien refroidir, aussi. L'actualité, celle des dernières années, nous aura rendu familier les phénomènes de panique bancaire, lorsque les déposants se ruent en masse aux guichets des établissements en difficulté pour y retirer leurs dépôts. La monnaie fondante intègre la panique, à dose homéopathique, atténuée : la monnaie fondante est une monnaie prise d'une panique-au-ralentie : y'a pas le feu mais quand même, vaudrait mieux s'en débarrasser sans trop attendre. Ce qui n'est pas très rassurant...

Cordialement.

G. L.