dimanche 7 octobre 2012

Le temps passe

« Quoi que vous pensiez de De temps en temps, François Morellet est depuis 1952 un des plus importants artistes de sa génération », écrit Alain Le Provost, commentant un commentaire sur le post précédent. Certes. Mais quid du passant lambda qui ignore que l'œuvre est de Morellet, si même il sait qui est Morellet ?

D'une oeuvre placée dans un lieu public, on attend qu'elle se suffise à elle-même, qu'elle suscite l'émotion par elle-même et non par référence à son auteur. De temps en temps est-elle « sublime, forcément sublime » parce qu'elle est signée Morellet ? Personnellement, je maintiens que c'est « une cerise ratée sur un gâteau raté ».

Morellet était sûrement d'avant-garde en 1952, et en tout cas quand il a commencé à sculpter le néon en 1963. Cependant, un artiste qui utilise la technologie doit évoluer au moins aussi vite qu'elle, sous peine de devenir d'arrière-garde. L’enseigne de mon pharmacien multiplie les figures géométriques lumineuses. On dirait du Morellet, en plus dynamique…

Et puis, si être un indicateur météorologique fait partie de son essence, comme on le dit partout, De temps en temps devrait au minimum indiquer vraiment le temps qu’il va faire. Ses errements montre que l'artiste maîtrise mal sa technique. C’est comme si Léonard de Vinci faisait des fautes de perspective ou Marcel Proust des fautes de syntaxe. L’enseigne de mon pharmacien, elle, indique le jour, l’heure et la température exacts…

11 commentaires:

Leblanchet a dit…

"De temps en temps" est une oeuvre de façade, dans tous les sens du terme. Comme pour tous les artistes, il y a des périodes plus ou moins intéressantes, on ne juge pas un artiste sur une oeuvre. En l'occurrence, il s'agit moins, à mon sens, de critiquer l'artiste que ceux qui ont retenu ce projet. Les commanditaires n'ont pas su évaluer la réalisation; alors qu'il était en droit de demander à l'artiste de retravailler sa proposition, ce qui aurait du être le cas.

Leblanchet a dit…

lire : alors qu'ils étaient en droit de..

Anonyme a dit…

L'art ne peux ce comprendre sans formation que chacun peut faire( les outils actuels et notre ordinateur sont là pour cela,les expositions aussi et Morellet a exposé dans notre Musée il y a peu d'années ).C'est comme le chinois , çà s'apprend .
Bien à vous
alain Le Provost

Sven Jelure a dit…

Absolument d'accord avec vous. Je ne suis pas critique d'art, je m'en prends à l'emphase dont on entoure cette oeuvre. Ceux qui l'ont commandée ont voulu acheter le prestige de Morellet. Du coup, ils ont tendance à en rajouter dans la flagornerie (il est d'autant plus génial que je l'ai choisi). On peut bien se moquer des paysans de l'Ouest des siècles passés, aveuglément respectueux du trône et de l'autel : le conformisme des milieux de l'art contemporains n'est pas moindre !

Sven Jelure a dit…

Je voulais dire : absolument d'accord avec Leblanchet, bien sûr. D'accord aussi avec Alain Le Provost, dans une certaine mesure : une éducation artistique permet de mieux apprécier l'oeuvre d'art. Cependant, je suis réservé sur l'idée de "comprendre l'art". Une oeuvre exposée dans un lieu public, comme "De temps en temps", est destinée à tous. Elle doit séduire les sens et non l'intellect. (Je soupçonne qu'en réalité ceux qui ont commandé cette oeuvre-là s'adressaient moins au public qu'à leur nombril.)

lucm.reze a dit…

Avant que les néons soient là, ce bâtiment n’avait aucun charme. On s’en fiche complètement de la fausseté des prévisions météo. Cette œuvre me plait, j'y vois la technologie froide qui perçoit la nature, la ville humanisée sensible au soleil et à la pluie.

Sven Jelure a dit…

Nous n'avons sûrement pas la même sensibilité. Pour moi, le bâtiment n'a guère plus de charme avec les néons que sans. Et si les prévisions sont fausses, c'est que la technologie ne perçoit pas la nature mais se contente de faire semblant ! Cette oeuvre a toujours été présentée, et d'abord par son auteur, comme un indicateur météorologique. Je suis peut-être trop rigide, mais je me dis que si un artiste décide d'imposer certaines règles à sa création mais ne parvient pas à les respecter, il a échoué. Une sculpture lumineuse qui veut être un indicateur météorologique mais qui n'indique pas le temps qu'il va faire, c'est comme un sonnet à treize vers ou un alexandrin à treize pieds.

Anonyme a dit…

"une cerise ratée sur un gâteau raté" écrivez-vous justement...

Présentant son oeuvre nantaise (dans un entretien vidéo - diffusé par presseocéan), François Morellet confiait : "... mais ce qui me plaît le mieux, ce sont les nuages, ça fait un peu chantilly sur un gâteau..." Ce diable d'homme semble manier le prolepse avec la même habilité que le néon.

On pouvait également l'entendre hier soir, sur France Culture ("L'atelier de la création") : "... les néons, c'est presque ennuyeux de les voir tout le temps, moi je trouve... tout ce qui dure, ça m'emmerde... dure trop longtemps... comme ma vie..." avant de conclure : "... quand mes parents m'ont emmené voir la tour Eiffel, je m'émerveillais du gravier qu'il y avait par terre... mes parents me disaient : mais crétin regarde, c'est la tour Eiffel ! - ah oui, mais les graviers... alors maintenant que je marche plié en deux, avec l'âge, je trouve que, vraiment, le gravier, la poussière, les choses, c'est merveilleux !"

Ce diable d'homme nous donnerait-il l'autorisation tacite de déboulonner son oeuvre, totem parmi les totems ? Par devoir de cohérence, François Morellet pourrait exercer son droit au retrait (prérogative du droit d'auteur, peu revendiquée, hélas, parce que son exercice suppose dédommagement...). Ce serait cependant une dernière bonne blague faite aux commanditaires !

On se prend à rêver : Daniel Buren derechef, que le grand âge aurait rendu lucide et humble, débarrassant le quai des Antilles de ses cerclages calamiteux... Le site retrouverait alors le charme de ses accords nocturnes, dorés et mauves de nuages. Car enfin, si l'art est affaire d'apprentissages savants, de connaissances, la sensibilité aussi se raffine...

Et que penser de décideurs qui choisissent, systématiquement, l'esthétique la plus criarde - la plus bêtement infantile - lorsqu'il s'agit de mettre l'art au contact des gens qui les ont amenés, par leur vote, au pouvoir ?


P.S. - Monsieur Le Provost ne serait-il pas plus royaliste que le roi, dans sa défense obstinée, idéologique (le Progrès, la Culture...) d'une oeuvre médiocre ? Oeuvre redite, qui plus est : la Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul ayant déjà été mise en lumière, il y a une vingtaine d'année, par Yann Kersalé ; l'intensité de l'éclairage, les couleurs, variaient alors au rythme des mouvements de la Loire.

De plus, une filiation post-dada, pour introduire le travail de François Morellet, n'est pas vraiment pertinente : aucune trace de révolte chez l'artiste, aucun désir de sécession - de l'humour, l'esprit français véhiculé par les formes... Le minimalisme de François Morellet serait plutôt à rapprocher de celui du groupe des Incohérents, qui sévit à la fin du 19ème siècle : pour Paul Bilhaud et Alphonse Allais, auteurs des premiers monochromes, la peinture était l'occasion surtout de bons mots...

Cordialement.
G.L.

Sven Jelure a dit…

Merci pour cette analyse détaillée, qui en plus me va droit au coeur : Alphonse Allais est l'un de mes auteurs favoris. François Morellet me paraît en effet beaucoup plus subtil et modeste que ses épigones. Et je ne qualifierais pas son oeuvre de "médiocre" globalement. Il a apporté un regard neuf voici une cinquantaine d'années. C'est un témoin d'une époque. Il est d'ailleurs étrange que pour parachever le rhabillage d'un immeuble des années 60, on ait choisi de l'orner d'une oeuvre très "années 60".

Anonyme a dit…

Le terme de "médiocre" s'appliquait à "De temps en temps", bien sûr, et pas à l'oeuvre de François Morellet dans sa globalité. Me sentant autorisé par votre accueil bienveillant, je me permettrai de préciser (d'en rajouter une couche !)...

On sait que la ville n'appartient pas seulement à celui qui l'habite : le riverain, soucieux de la qualité de son environnement restreint, souvent conservateur (il a des habitudes, des souvenirs), est même devenu la bête noire de nos aménageurs. La ville-vitrine ne lui est pas prioritairement destiné : le (riche) touriste, le néo-nantais (talentueux), sont les cibles avouées des stratégies de séduction qui transforment notre quotidien. Le chien aboie, la caravane passe. Et l'art contemporain est un art du déracinement, il est la caravane - ce qui rend son insertion dans l'espace public tellement problématique.

L'art-inséré ne répond à aucune demande "intérieure" réelle, il est jugé obscur et pédant, sa laideur presque insultante (exemple type : la place du Commandant L'Herminier...). Un ensemble d'ajustements, des compromissions, président dorénavant à son élaboration : son acceptation passe par sa fête-forainisation. Et dans le cas d'une oeuvre (globale) comme celle de François Morellet, qui exige une connivence intellectuelle forte, et la bonne intelligence de ses procédures génératrices, l'écart est fatal. Ainsi, "De temps en temps" est généralement ignorée, enseigne lumineuse parmi d'autres ; pour les amateurs, plus au fait de l'évolution des pratiques, l'impact est limité (la variété des matériaux, un certain imaginaire cybernétique, le clin d'oeil distancié, tout cela va de soi, et depuis longtemps) ; de plus, l'oeuvre (nantaise) ne remplit même pas son programme bébête (sa cohérence interne), comme vous le signaliez.

Elle n'a tout simplement aucun sens - ce que son humour ne suffit plus à masquer. Elle n'est que le symptôme du fétichisme du nom - dont souffrent particulièrement ceux qui cherchent, et parviennent, à nous imposer le leur...

Cordialement.

G.L.

Sven Jelure a dit…

Merci pour la précision et pour cette excellente analyse.