vendredi 31 décembre 2010

Le rapport annuel 2009 de Nantes Métropole : un bilan nul ?

« Le rapport d'activité n'a pas pour seul but de constituer un archivage et une mémoire du service public réalisé au cours d'un temps donné », explique doctement le site web de Nantes Métropole , « il est aussi l'occasion de faire un bilan objectif de l'activité passée et d'essayer, avec un peu de recul, d'en tirer quelque enseignement pour l'action présente. »

Cette année, « un peu de recul » est un euphémisme. Nous voici au dernier jour de 2010 et la communauté urbaine n'a pas été capable à cette date de mettre en ligne son rapport annuel... 2009. Ne veut-elle pas faire un bilan objectif de l'activité passée ? C'est peut-être plus prudent. Ou bien a-t-elle renoncé à en tirer quelque enseignement et opté pour l'inaction ? Idem.

jeudi 30 décembre 2010

Le tribunal de Nantes fait la joie des réparateurs

Six des vastes baies vitrées du palais de justice de Nantes ont été étoilées hier. Sur le plan esthétique, ça n'est pas laid : à la tombée de la nuit, les fentes accrochent la lumière, on dirait des décorations de Noël inédites. Sur le plan financier, c'est autre chose : à 16.000 euros la vitre, le budget de la justice va souffrir. Oui, 16.000 euros l'unité, à peu près quinze mois du revenu d'un smicard, c'est le tarif, selon Ouest France. Ce n'est pas pour rien que l'édifice s'appelle Palais.
Point positif : les vitrages sont fendus mais n'ont pas cassé. Ils s'avèrent moins fragiles que les parements des murs latéraux, régulièrement dégradés et tout aussi régulièrement remplacés - pour un coût inconnu mais qu'on imagine non négligeable. Tout passant le constate aisément : les plaques neuves étant plus foncées que les anciennes, il en résulte un effet de damier plutôt malpropre.
Couvrir un bâtiment aussi sensible qu'un tribunal d'un revêtement à ce point émotif était une erreur de conception manifeste. On sait que ça n'est pas la seule. Et pour en revenir aux vitrages, comme décidément il y a toujours quelque chose qui ne tourne pas rond dans la construction anguleuse de Jean Nouvel, le système de sécurité a mal fonctionné : le briseur de vitres n'est pas visible sur les enregistrements des caméras...

dimanche 19 décembre 2010

Presse Océan est très lu, mais aveuglément

Presse Océan a publié le 8 décembre un entretien de Guillaume Lecaplain avec le professeur Carlo Pedretti qui révélait – un peu tard – que la « découverte » d’un manuscrit de Léonard de Vinci à Nantes n’en était pas une. La vraie information n’était pas qu’on avait retrouvé ce manuscrit mais que la Médiathèque en avait précédemment perdu la trace.

Carlo Pedretti citait l’auteur de la première étude sur ce manuscrit, Renzo Cianchi. Dans la précipitation du bouclage, Presse Océan avait écorché le nom de ce dernier, transformé en « Ciachi ». Le quotidien nantais a ultérieurement corrigé son erreur dans sa version en ligne.
Le texte actuel sur le site web de Presse Océan
Le texte enregistré par Google le 9 décembre

Mais la coquille a fait du chemin. De nombreux confrères ont recopié l'information telle quelle sans la vérifier. À leur décharge, il faut reconnaître que l’AFP avait sans sourciller relayé la faute d’orthographe initiale. Une petite recherche sur le net leur aurait pourtant permis de rectifier le tir en quelques secondes ! Parmi ces copieurs négligents figurent quand même Les Échos, Le Monde, Libération, Le Télégramme, Le Point, France Soir, Le Parisien, La Croix, Le Maine libre, Centre Presse, La Dépêche, Le Courrier picard, La Voix de Reims, L’Aisne nouvelle, La Voix du Nord, plusieurs chaînes de radio et de télévision (France 2, France 3, Info France…), bon nombre de sites web et même le blog de la Société Léonard de Vinci !

La Médiathèque de Nantes est en bonne compagnie, finalement.

samedi 18 décembre 2010

Après le manuscrit de Léonard de Vinci, un autre document oublié par la Médiathèque de Nantes : la lettre de Renzo Cianchi

Retour sur le texte de Léonard de Vinci retrouvé à la Médiathèque de Nantes. Loin d’être inconnu, on l’a dit, ce manuscrit avait été authentifié et répertorié en 1957 par Renzo Cianchi. Ce dernier lui avait même consacré une étude (« Un frammento inedito di Leonardo da Vinci nella Biblioteca Municipale di Nantes ») publiée dans le tome XIX de la Bibliothèque d’Humanisme et de Renaissance.

Ce seul fait conférait au modeste fragment conservé à Nantes un lustre particulier. Renzo Cianchi (1901-1985) occupe en effet une place centrale parmi les spécialistes de l’œuvre de Vinci au 20ème siècle. Acteur essentiel de la création de la Biblioteca Leonardiana di Vinci  en 1928, il en a été le conservateur pendant des décennies (une étudiante de l’université de Florence lui a consacré l’an dernier une thèse intitulée « Renzo Cianchi, una vita dedicata alla Biblioteca Leonardiana di Vinci »). Ses travaux sont régulièrement cités par des chercheurs du monde entier.

En bonne confraternité, Renzo Cianchi avait adressé un tiré à part de son étude aux responsables de la bibliothèque municipale de Nantes. Il en avait été remercié par une lettre du 24 mai 1957 signée de Luce Courville, bibliothécaire à Nantes à cette époque. Cette lettre est toujours entre les mains de son fils, Francesco Cianchi*. Posséder un fragment authentique de Léonard de Vinci inspire à la Médiathèque une fierté légitime. Mais l'avoir oublié devrait plutôt l'inciter à faire profil bas.

Mme Marcetteau retrouvera-t-elle dans ses dossiers la lettre originale de Renzo Cianchi ? Il paraît fort improbable, en tout cas, que Jean-Marc Ayrault convoque la presse pour ramener à de justes proportions les cocoricos du 6 décembre.
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* Lui-même fin connaisseur de l’œuvre de Vinci, Francesco Cianchi a publié en 2008, avec Carlo Pedretti et Agnese Sabato, un petit livre qui a eu un retentissement international. Intitulé La madre di Leonardo era una schiava? Ipotesi di Studio di Renzo Cianchi, il reprend une hypothèse de Renzo Cianchi selon laquelle la mère de Léonard de Vinci, Caterine, aurait été une esclave.

jeudi 16 décembre 2010

11.794 passagers disparus sur l'île de Nantes

On a déjà dit ici que Pierre Orefice était brouillé avec les chiffres. On se demande à présent si ce n’est pas aussi le cas de François Delarozière.

Presse Océan l’a interrogé hier sur la fréquentation du grand Éléphant des Machines de l’île. « Nous sommes aujourd’hui rendus à 190.000 passagers au total » a-t-il répondu, en précisant que ce chiffre incluait 52.000 passagers pour 2010.

Voici donc comment ont évolué les scores de l’Éléphant :
  • 2007 (6 mois) : 35.000 (source : Pierre Delarozière cité par Isabelle Moreau, Ouest France, 31 décembre 2007)
  • 2008 : 59.500 (source : avis officiel de DSP, juillet 2009*)
  • 2009 : 55.294 (source : dossier de presse 2010 des Machines de l’île)
  • 2010 : 52.000 (source : Pierre Delarozière cité par Presse Océan, 15 décembre 2010)
Moins 7 % en 2009, moins 6 % en 2010, l’érosion est donc sensible, alors même que les Machines ont largement fait appel aux écoles du département pour qu’elles leur envoient en masse leurs élèves.

Cela dit, l’année n’est pas terminée. Si les 52.000 passagers de François Delarozière ne sont que le score atteint au 15 décembre et non une évaluation pour l’ensemble de l’année, l’Éléphant pourrait encore égaler le total de 2009. À condition de fonctionner à 100 % de sa capacité jusqu’à la Saint-Sylvestre.

Les chiffres ci-dessus recèlent pourtant un mystère. 35.000 + 59.500 + 55.294 + 52.000 = 201.794. Or, on l’a dit plus haut, François Delarozière parle de 190.000 passagers depuis l’origine. Où sont passés les 11.794 passagers manquants ?
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* L’avis mentionne 94.500 passagers depuis l’ouverture, soit 59.500 en 2008 par différence avec les 35.000 de 2007.

samedi 11 décembre 2010

Le manuscrit nantais de Léonard de Vinci n'est pas le Codex Leicester

Il y aura tout juste trente ans demain, le Codex Leicester de Léonard de Vinci était acheté aux enchères chez Christie’s par le milliardaire Armand Hammer pour 5 millions de dollars. Quatorze ans plus tard, il repasserait en vente publique et serait acquis par Bill Gates pour 30,8 millions de dollars, ce qui en ferait le manuscrit le plus cher du monde.

La Médiathèque de Nantes a-t-elle mis la main sur un trésor, au sens financier du terme, en retrouvant le fragment enfoui dans la collection Labouchère ?

Les références manquent : depuis belle lurette, les quelques six mille manuscrits connus de Léonard de Vinci reposent dans des collections publiques. Seul le Codex Leicester est resté entre des mains privées et a ainsi pu être affecté d'une valeur marchande.

Le document de Nantes mesure environ 10x20 cm, soit à peu près 30 % de l’une des soixante-douze pages du Codex Leicester. Proportionnellement, au prix où le patron de Microsoft a payé celui-ci, cela ferait 128.333 dollars, soit pile 97.000 euros.

Pas une fortune, mais pas mal quand même. Hélas, la comparaison est irrecevable. Le Codex Leicester est une œuvre unique que les grandes fortunes mondiales seraient prêtes à se disputer comme un trophée – d’où le prix extravagant payé par Gates. Écrit le plus accompli de toute l’œuvre de Léonard de Vinci, abondamment illustré de dessins, il forme un ensemble complet, passé entre des mains prestigieuses et jamais dispersé au cours de l’histoire, et surtout pas découpé. Autant de facteurs qui interdisent de comparer ce document sans pareil au fragment de Nantes, dont la valeur théorique est donc bien inférieure.

mardi 7 décembre 2010

Le manuscrit nantais de Léonard de Vinci : découverte ou ignorance ?

On est content que Nantes possède un manuscrit de Léonard de Vinci. Content aussi que Jean-Marc Ayrault et Agnès Marcetteau, directrice de la Médiathèque, craignent si peu le ridicule, eux qui se sont précipités devant les caméras de télévision pour proclamer la découverte.

Car ce manuscrit n’était pas du tout inconnu. Comme l’indique honnêtement Guillaume Lecaplain dans Presse Océan (7 décembre) après avoir interrogé le professeur italo-américain Carlo Pedretti, il avait été identifié dès 1957 par Renzo Cianchi (et non Ciachi). Conservateur de la Biblioteca Vinciana de Vinci, Cianchi (1901-1985) n’avait pas gardé sa découverte pour lui : il l’avait fait connaître par un article publié sous un titre parfaitement explicite (« Un frammento inedito di Leonardo da Vinci nella Biblioteca Municipale di Nantes ») dans le tome XIX de la Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance.

Ce travail a été cité à diverses reprises, en particulier dans les Studi Vinciani de Carlo Pedretti (Librairie Droz, Genève, 1957) et un article du même, « Complementi al folio di Nantes », paru en 1962 dans Raccolta Vinciana. Il est même répertorié par le Fonds Corbeau sur Léonard de Vinci de la Bibliothèque universitaire de l’Université de Caen/Basse-Normandie, disponible en ligne.

La vraie information n’est pas que Nantes possède un manuscrit de Léonard de Vinci. C’est que la directrice de sa Médiathèque n’en savait rien. Et que son maire, au lieu de le lui reprocher, en semble ravi.

Nantes avance mais ne sait pas bien où elle va

Hier, Nantes Avance (franchement présentée comme « une association de soutien à la politique de Jean-Marc Ayrault ») avait convié les Nantais salle Vasse pour un débat sur la culture. Au menu : Yannick Guin, Jean-Louis Jossic et Jean Blaise, invités à s’exprimer devant trois cents personnes dont la moyenne d’âge devait largement dépasser la cinquantaine.

Yannick Guin a été touchant dans le rôle du vieil édile sincère et bien peigné poussé vers la sortie. Il a brossé un intéressant tableau historique de la culture à Nantes, dont l’an zéro se situe apparemment vers 1982-1983. Comme d’habitude, il a cité Gramsci (« il ne faut pas que la société soit gélatineuse ») et rappelé sa thèse sur la dépression psychologique vécue par Nantes à la fin des années 1980 (« c’est sans doute pour ça qu’on a été élus »). À force d’avoir toujours su expliquer la société, on dirait qu’il se rend compte qu’il n’a finalement pas compris grand chose.

Jean-Louis Jossic, en chaussures jaunes et bleues cette fois, mais toujours hirsute, s’est davantage situé au ras des pâquerettes, impeccable dans son rôle d’adjoint à la culture. « Dans une grande ville, a-t-il dit, il y a des figures imposées : OPPL, réseau de lecture publique, musées… On manque donc de marges et l’on doit se baser sur le talent des Nantais. » Ce talent, il l’appelle aussi proximité ou militantisme et ose même une fois le mot qui fâche : bénévolat.

Loin du talent pas cher, Jean Blaise a fait son show : on va attirer de grands artistes à Nantes et ça attirera plein de touristes. Et à quoi reconnaît-on un grand artiste ? En substance, au fait que Jean Blaise l’a choisi. Ce discours tape-à-l’oreille impressionne peut-être un Jean-Marc Ayrault. Pas la salle, qui vit la culture de l’intérieur. « Vous avez dit : ‘j’ai demandé ceci à tel artiste… j’ai demandé cela à tel autre artiste’ », intervient une jeune participante. « Et pourquoi ne seraient-ce pas quelquefois les artistes qui vous demandent des choses ? » Jubilation dans le public. Jean Blaise comprend le danger et tente aussitôt de faire machine arrière. « Sans les artistes, je ne serais rien », plaide-t-il. Trop tard : tout le monde a pu voir ses chevilles (roses) enflées.

Il est clair que la concorde ne règne pas dans la culture nantaise. « Culture populaire », avance un participant. « Démagogie », répond Jean Blaise. « On ne fait pas que des paillettes », risque Jean-Louis Jossic sans un regard pour son voisin d’estrade. « Je pense que le paysage nantais devra être bouleversé, je pense qu’on a un peu raté une occasion lors des changements de directeur de structures comme le Lieu Unique – ça flanche », dit doucement Yannick Guin. Décidément, la politique culturelle est à l’image du reste de la politique municipale depuis vingt ans : un grand flou derrière des attitudes déterminées.

lundi 6 décembre 2010

Nantes et la Loire (3) : Le tirailleur sénégalais du pont Anne de Bretagne

Quel tirailleur sénégalais ? Il n’y a pas de tirailleur sénégalais au pont Anne de Bretagne. En effet, et c’est bien dommage. Nantes manque d’un endroit où ses habitants viendraient observer l’humeur de la Loire. Ce serait un point de rencontre populaire où la vie du fleuve rejoindrait celle de la cité.

Une statue fixée sur une pile de pont est un marémètre simple qui a fait ses preuves. Les Parisiens suivent les crues de la Seine aux guêtres du zouave du pont de l’Alma. Nos crues à nous sont plus intéressantes que les leurs, puisqu’elles viennent aussi bien de l'aval que de l'amont.

D’où l’idée d'une effigie de tirailleur sénégalais fixée sur une pile du pont Anne de Bretagne. Pourquoi le pont Anne de Bretagne ? Parce que la passerelle ménagée au niveau de l’ancienne pile du pont transbordeur assure un point d’observation idéal et plutôt convivial.

Reste le choix du motif. Nantes manque d’une belle statue publique de Nominoë. Mais le Tad ar Vro n’est pas trop politiquement correct ces temps-ci : en conflit permanent avec les Vikings, il s’est montré nettement hostile aux migrants et aux nomades. Un tirailleur sénégalais serait plus consensuel : il ferait pendant au zouave et rendrait hommage aux troupes d’Afrique, fort à la mode ces temps-ci.

En tout cas, une décision s’impose, et vite : si les édiles de gauche ne s’en chargent pas, une prochaine municipalité de droite serait très capable de fixer sous le pont la statue d’un prêtre réfractaire ou d’une captive vendéenne, histoire de rappeler que la jeune république, sous les ordres de Carrier, a noyé là des milliers de prisonniers en 1794. Face au Mémorial de l’esclavage, une repentance en vaut bien une autre.

dimanche 5 décembre 2010

Nantes et la Loire (2) : Les anneaux de la mé-Loire

À la pointe de l’île Beaulieu, la Loire paraît familière au long des berges du Crapa. À la pointe de l’île de Nantes, quais et rambardes la rendent insaisissable.

Peut-être que le symbole arrange certains. Côté Orient, entre Malakoff et palais régional ligérien, l’eau opportune qui vient d’Anjou bénirait une population et une histoire néo-nantaises échafaudées de toutes pièces depuis un demi-siècle. Côté Occident, entre hôtels du quai de la Fosse et vestiges d’une ville industrieuse, l’eau interdite qui va vers l’océan laverait symboliquement la ville de son passé négrier et pue-la-sueur, chassant au loin des rêves trop bretons.

Mais les rêves ont la vie dure. Et puisque le trafic maritime ne reviendra pas de sitôt (rêve n’est pas nostalgie), à quoi bon conserver les hautes estacades qui nous isolent du fleuve ? On imagine des degrés se perdant dans les eaux, façon ghâts de Bénarès, où des mystagogues barbus baptiseraient leurs disciples, où les familles déçues du morne crématorium brûleraient les corps de leurs défunts sur des bûchers fumants au vent du centre-ville (les vieux Nantais qui ont encore dans les narines l’odeur des petits LU tout chauds comprendront l’idée), où, surtout, on viendrait se promener au bord de l’eau et non loin au-dessus. Ils serviraient aussi de gradins lors de spectacles nautiques.

Hélas, l’estacade paraît aussi sacrée que les grues Titan ou les hangars des chantiers, comme si le conservatisme était érigé en religion municipale. Et désormais, les anneaux de Buren veillent au grain : fixés sur les piliers, ils assurent leur survie à jamais, protection des œuvres d’art oblige. Au nom d’Estuaire, Nantes a pérennisé l’exclusion de la Loire !

samedi 4 décembre 2010

Nantes et la Loire (1) : La crue et la cuite

Deux fleuves arrosent Nantes : la Loire et le muscadet. Tous deux ont leurs excès. Voici tout juste un siècle, en 1910, Nantes était sous les eaux d’une crue centennale. La cuite, c’est plus souvent. Or l’addition Loire + muscadet est un mélange à risque.

La Loire devrait être l’atout numéro un du Hangar à bananes. C’est au contraire sa hantise depuis que quelques poivrots y ont piqué une tête. On a dressé des barrières, ménagé un no man’s land entre le promeneur et l’eau. La nuit même, des vigiles veillent au grain. Ainsi, le fleuve est devenu synonyme de danger, on le tient à l’écart – pour tous et pas seulement pour ceux qu’il faut protéger contre eux-mêmes.

Le problème est que la Loire au Hangar, c’est tout ou rien. Soit on est haut au-dessus, soit on est dedans. Les quais du port ont été construits pour les besoins des vaisseaux de haut bord, pas pour le plaisir des promeneurs ou des consommateurs assis à la terrasse du Ferrailleur.

Il n’y a pas tant d’endroits dans Nantes où l’on puisse toucher la Loire du doigt. Sans la possibilité d’un contact charnel, le fleuve garde quelque chose de théorique. C’est un élément de décor.

Crue de la Loire, 31 décembre 2009

Même là où le contact était possible, on s’en est privé. On a conservé le site des chantiers, fort bien. Mais on a condamné les cales, dont la vocation était quand même d’entrer dans l’eau. Seule la passerelle ménagée sous le pont Anne de Bretagne et l’allée qui la prolonge permettent, quand la crue ou la marée le veulent bien, de tremper un orteil.

Tant que la Loire restera exclue de l’île de Nantes, le site ne contribuera pas à réconcilier les Nantais et leur fleuve.

vendredi 3 décembre 2010

Changement de bord ?

Le futur pont transbordeur de Nantes est certainement flatté de l’intérêt nouveau que lui porte Jean Blaise, comme le rapporte Éric Cabanas dans Presse Océan.

Pourtant, contrairement à Estuaire 2007/2009/2011-2012, ça n’est pas « un vrai projet de gauche ». Ses créateurs, membres de l’association Les Transbordés, se proclament apolitiques. Surtout, dans ce projet-là, il y a de la haute technologie, de l’industrie lourde, des alliances avec de grandes entreprises, des calculs de rentabilité…

L’idée de base a toujours été dans l’air. Mais depuis près de trente ans qu’il est arrivé à Nantes, jamais Jean Blaise n’y avait paru sensible. Les Transbordés ont dévoilé leur projet Jules Verne il y a cinq mois sans éveiller de réaction. Alors, pourquoi maintenant ?

On est tenté d’y voir une retombée de la réunion organisée à Nantes par l’association le 18 novembre. Un grand succès : salle comble, orateurs convaincants, public conquis. De quoi faire du buzz dans les dîners en ville. Jean Blaise a toujours su de quel côté soufflait le vent.

Si les édiles nantais s’intéressaient au projet, serait-ce vraiment une bonne nouvelle ? Sous la férule de Jean-Marc Ayrault, tout projet un peu consistant réclame des décennies. Ainsi, la création du Mémorial a été décidée en 1998. L’enthousiasme d’Yves Lainé, président des Transbordés, et la science de Paul Poirier, architecte du projet, l’emporteraient-ils sur les pesanteurs politico-administratives ? On l’a vu avec le hangar à bananes ou la barge Flahault, les projets privés sont menés plus rondement.

L’enjeu dépasse le pont lui-même. Sur leur site web exemplaire, les Transbordés proposent une vision dynamique du fleuve dans la ville. Rien à voir avec l’attitude de poule qui a trouvé un couteau observée par la ville depuis vingt ans. On le verra ici même dans les jours à venir avec un triptyque ligérien :

mercredi 1 décembre 2010

Le Voyage à Nantes : pas gagné d’avance

Après-demain, Jean-Louis Jossic défendra devant le conseil municipal de Nantes un dossier qui sera sûrement le plus lourd de la séance : le changement de nom de Nantes Culture et Patrimoine. La société gestionnaire du Château des Ducs et des Machines de l’île devrait désormais s’appeler Le Voyage à Nantes.

Ce changement de nom est la première réalisation de Jean Blaise en tant que grand sachem du tourisme local. Voilà du lourd ! Et du bien choisi pour attirer le pérégrin. Le Voyage à Nantes, ça fait forcément culturel.

Cela rappelle Le Voyage à Paimpol, de Dorothée Letessier, escapade manquée d’une Briochine frustrée qui déclare : « Je ne sais plus quoi faire. Je m’ennuie. Je m’emmerde ». Ou Le Voyage à Deauville, court métrage glauque de Jacques Duron, où l’un des garçons voudrait bien mais l’autre préfère les filles, quoique, si le premier y met le prix… Ou encore Le Voyage à Bordeaux, de Yoko Tawada, que Les Inrockuptibles résumait ainsi* : « Il se passe à peine quelques heures entre le point de départ du Voyage à Bordeaux, avec l’arrivée de Yuna dans cette ville, et la fin, où elle se fait voler son dictionnaire allemand-français à la piscine. Entre-temps, que se sera-t-il passé ? Quasi rien. »

On n’ose penser que Jean Blaise ait plutôt eu en tête Le Voyage à Lilliput, de Jonathan Swift, que Gulliver aurait mieux fait d’éviter – mais n’allons pas déclencher une querelle entre Gros-blaisiens et Petits-blaisiens. Le Voyage à Biarritz serait plus indiqué puisque l’auteur de la pièce, Jean Sarment, est né à Nantes. Hélas ! ce voyage là n’est qu’une chimère dans la tête de Guillaume Dodut, chef de gare à Puget-sur-Var (il est dodut le chef de gare, ah ! ah ! ah !). Pas moins chimérique est Le Voyage à Reims, opéra de Rossini dont les protagonistes ne verront pas la Champagne, coincés qu’ils sont à l’Hôtel du Lys d’or de Plombières-les-Bains.

Mais le pire serait encore que Jean Blaise ait songé au Voyage à Cythère,
           un pays fameux dans les chansons,
Eldorado banal de tous les vieux garçons,
dont Baudelaire a révélé la désolante vérité : « une île triste et noire », « un terrain des plus maigres, Un désert rocailleux troublé par des cris aigres ». Et où les faux-semblants ne manquent pas :
J'entrevoyais pourtant un objet singulier !
Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;
Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
Se pourrait-il que Baudelaire, confondant Cythère et l’île de Nantes, ait rasé la côte face au palais de justice de Jean Nouvel ?
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* Raphaëlle Leyris, Les Inrockuptibles n°728, 11 novembre 2009