dimanche 28 février 2010

L’Amayraultcain

À ses anciens maires, on l’a dit (http://lameformeduneville.blogspot.com/2009/12/identite-municipale-3-la-ville-dont-le.html), Nantes dédie des rues d’autant plus longues que leur carrière fut brève. En bonne logique, après un mandat record, Jean-Marc Ayrault devrait, un jour qu’on lui souhaite lointain, donner son nom à quelque impasse, courte mais bonne. Mais sait-on qu’il existe déjà un boulevard Ayrault à Angers et une place du Bailli Ayrault à Pompaire ?

Il y a même une Ayrault Road et une Ayrault Street aux États-Unis. La première est à Fairport, dans le Nord de l’État de New York. Un lieu charmant, le long du canal Érié, qui s’est longtemps appelé canal Barge. L’endroit est chic, à écrasante majorité WASP. Une famille Ayrault y a créé une exploitation agricole vers le début du 18ème siècle.

Un Ayrault marchand d'esclaves
Ayrault Street est plus chic encore : elle se trouve à Newport, dans l’État semi insulaire de Rhode Island, une petite ville patricienne où Kennedy et Eisenhower avaient leur résidence secondaire. On y a longtemps disputé les régates de l’America’s Cup. Pierre Ayrault, huguenot originaire de l’Ouest de la France, s’y est installé à la fin du 17ème siècle. La famille a connu son apogée avec Stephen Ayrault, riche négociant de la deuxième moitié du 18ème siècle.

Négociant en quoi ? Bingo ! Newport était à cette époque le centre névralgique de l’esclavage en Nouvelle-Angleterre. Plus de mille expéditions vers l’Afrique y ont été armées. Contrairement à Nantes, où jamais esclave ne débarqua, Newport hébergeait de nombreux captifs (aujourd’hui encore, les Noirs forment 17 % de la population locale). Ils travaillaient en particulier dans les nombreuses distilleries de l’endroit. Celles-ci produisaient du rhum qui serait expédié vers l’Afrique pour y être échangé contre de nouveaux esclaves. Stephen Ayrault occupait une place importante dans ce trafic.

Newport compte aujourd’hui plusieurs musées, mais pas un seul mémorial à l’abolition de l’esclavage.

samedi 20 février 2010

L'affaire de l'éléphant plagié : un gros barrissement médiatique

Suite du feuilleton éléphantesque : Presse Océan relaie ce 20 février, toujours sous la plume de Guillaume Lecaplain et Stéphane Pajot, les déclarations du créateur de l'éléphant de Nice, Pierre Povigna. Son éléphant, dit-il, n'est même pas inspiré de celui de Nantes.

Quel toupet ! L'éléphant de Nantes a de grandes oreilles ? Le sien aussi ! L'éléphant de Nantes a des défenses ? Le sien aussi ! L'éléphant de Nantes a une trompe ? Le sien aussi !

Il est vrai qu'on pourrait en dire autant de beaucoup d'éléphants... Alors, ne regardons pas ce qui est commun aux pachydermes mais ce qui distingue celui de Nantes. Le conducteur suspendu dans sa cage de verre. Le dais qui couronne l'ensemble. Les portes-fenêtres latérales. Le char niçois, il faut l'avouer, était privé de tout cela.

En réalité, l'animal niçois avait été fabriqué pour le carnaval Awesso de Sousse, en Tunisie, où il devait évoquer Hannibal (ce qui, soit dit en passant, lui donne une légitimité locale que n'a pas son cousin nantais). Il est muni d'une cuirasse dont le Nantais est dépourvu. Si l'on regarde les deux éléphants de face, ils ont un net air de famille : tous deux possèdent une trompe et des défenses. Si on les regarde de derrière, ils n'ont rien en commun (voir photo).

Autre différence : alors qu'à Nantes, l'éléphant est l'attraction majeure du site des Machines, à Sousse comme à Nice, l'éléphant n'était qu'une pièce mineure du défilé. Au carnaval Awesso, il était éclipsé par un dragon mécanique de plus de 20 mètres de long.

L'événementiel, plus c'est gros, plus ça paie

Il est difficile de trouver une idée qui n'ait pas été utilisée à un degré ou un autre. Faut-il pour autant parler de "plagiat" à tout bout de champ ? Un exemple au hasard : les jardins flottants de l'Erdre installés à Nantes en juin dernier rappelaient étrangement ceux aménagés à Anvers en 2000 (http://lameformeduneville.blogspot.com/2009/06/la-machination-des-jardins-flottants.html). Pourtant, ce n'est pas leur concepteur, Pierre Orefice, qui se serait laissé aller à réutiliser l'idée de quelqu'un d'autre, n'est-ce pas ?

Finalement, dans cette maigre histoire de plagiat niçois, il faut sans doute voir la patte des professionnels de la communication événementielle que sont Pierre Orefice et François Delarozière. La fréquentation des Machines de l'île était un peu flageolante ? En criant au scandale, ils leur ont réussi un joli coup de relations publiques, relayé par la presse nationale. Et en jouant l'esprit de clocher nantais face aux vilains Niçois, ils font de l'éléphant un enjeu communautaire : qui oserait désormais le critiquer, voire lui refuser des subventions ? Chapeau les artistes !

Faut pas prendre les éléphants du bon dieu pour des carnavals sauvages

Catastrophe ! Le Carnaval de Nice a son éléphant, nous apprennent Stéphane Pajot et Guillaume Lecaplain dans Presse Océan du 19 février, et cet éléphant serait un vil plagiat de celui de l'île de Nantes.

Oh ! Oh ! mais que voit-on dans les rues de Nice ? L'éléphant est suivi par plusieurs copies de la statue de la Liberté. Bartholdi va-t-il lui aussi faire un procès aux Niçois ? Et derrière vient un personnage volant qui ressemble fort à Clark J. Kent, alias Superman, ma foi. Voilà de quoi mettre en rogne Siegel et Schuster. Puis un peu plus loin un Gaulois moustachu qui provoquera l'ire de Goscinny et Uderzo...

Eh ! oui, c'est ainsi : à Nice comme à Nantes et ailleurs, les chars de carnaval ont toujours fait dans le satirique et le moqueur. L'éléphant niçois, avec ses bouts de ferraille qui sortent de partout, n'est manifestement pas une imitation mais une caricature de celui de Nantes, qui n'est pas déglingué à ce point. En général, les "victimes" considèrent ces moqueries comme un hommage. Mais plus moyen alors de réclamer des royalties...

Oh ! le gros mot ! N'allons pas soupçonner cependant les auteurs de l'éléphant nantais, qui se fâchent tout rouge, d'être motivés par l'argent. "Ce qui ne me plaît pas non plus, c'est le côté commercial du carnaval de Nice", assure d'ailleurs François Delarozière à Presse Océan : loin de lui l'idée de faire commerce de sa propre grosse bête, seul l'inspire le noble objectif de défense du droit d'auteur et de la création artistique.

L'esprit de Léonard et l'argent du FEDER

On remarquera d'ailleurs que l'éléphant de Nice ne pastiche évidemment pas celui de l'île de Nantes mais son ancêtre, celui de La visite du sultan des Indes, création de Royal de Luxe en 2005 -- à preuve le personnage enturbanné juché sur le dos de l'animal et surtout le harnachement frontal caractéristique.

Le statut de notre éléphant est finalement fort ambigu. Le premier dossier de presse des Machines de l'île, en 2004, évoquait des "machines extraordinaires issues des imaginaires croisés de Léonard de Vinci et de Jules Verne". Le pachyderme plagierait donc Léonard et Jules ? Etre à son tour imité ne serait alors qu'une histoire d'arroseur arrosé. Un éléphant, ça trempe énormément.

Enfin et peut-être surtout, les Machines ont été réalisées à l'aide d'une subvention du Fonds européen de développement régional (FEDER) à hauteur de 25 % du budget. L'objet des interventions du FEDER est strictement délimité par son règlement, publié au JOUE du 31 juillet 2007 : le FEDER subventionne des équipements productifs, des infrastructures, des services aux entreprises, de l'assistance technique... Nulle part il n'est question d'oeuvre d'art. A trop vouloir jouer sur deux tableaux différents, l'éléphant risquerait de s'emmêler ses grosses pattes.


Quelques minutes par jour*, le département brille


Construire un immeuble de bureaux avec vue sur Erdre, on l'a déjà dit, c'est bien du gâchis. Le nouvel immeuble du département est en plus prétentieux et son revêtement d'inox donnera probablement à ses occupants un sentiment de demi-incarcération. Mais il faut reconnaître qu'à la tombée du jour, quand le soleil couchant illumine sa façade métallique, le spectacle a de l'allure.
Les discours départementaux n'avaient rien annoncé de tel et nos édiles n'ont même pas encore commencé à se vanter. C'est donc par un pur coup de chance et non par un habile calcul architectural qu'on a droit à cette belle image, à condition de passer au bon moment. Mais la chance n'est peut-être pas un hasard : surtout si l'on regarde au loin, quand on se promène sur le quai de Versailles, on a toutes les chances de marcher dedans du pied gauche. Pour une fois que ça donne un résultat, ne nous en plaignons pas.
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* enfin... pas tous les jours

samedi 13 février 2010

Orefice voit la mer d'ici

Pierre Orefice ne déçoit jamais. Interviewé par Stéphane Pajot dans Presse Océan du 13 février, il dresse un tableau passablement onirique de son futur Carrousel des mondes marins. Capable d’accueillir 80 personnes en même temps, ce sera, dit-il bien sûr, « le plus grand manège du monde ».

Affirmation audacieuse, car le titre du plus grand manège du monde est très disputé. Deux ou trois grands-huits le revendiquent, mais aussi, entre autres, le Himmelskibet des jardins de Tivoli, à Copenhague, et la grande roue du Marina Center de Singapour. Haute de 165 m. et capable de recevoir 784 passagers, celle-ci devance le London Eye depuis 2008.

Si l’on reste fidèle à sa définition d’origine, un « manège » est une plate-forme pivotante sur laquelle sont fixés des chevaux de bois, ou par extension d’autres montures. Même dans cette discipline restreinte, le manège nantais sera encore loin du record du monde. Voire du record de France : le Carrousel de Lancelot, à Disneyland Paris, peut accueillir 98 personnes.

Et à propos de Disney, il a déjà son propre carrousel des mondes marins, installé en 2001 dans son parc d’Anaheim, en Californie. Il reçoit 100 personnes à la fois, juchées sur ses 56 figures (contre une trentaine pour la future attraction nantaise*) issues du film La petite sirène : baleines, poissons volants, otaries…

Qu’importe, notre carrousel aura une chose que les autres n’ont pas, assure Pierre Orefice : « Du haut de la vigie, on pourra voir le pont de Saint-Nazaire et la mer par temps temps clair ». À condition d’avoir l’esprit moins clair que le temps, car entre le site du manège et le pont de Saint-Nazaire, il y a quand même la butte Sainte-Anne.


* à défaut de la quantité, on reconnaîtra que les monstres marins nantais peuvent revendiquer une qualité esthétique incomparable.

lundi 1 février 2010

Un téléphérique téléphoné

En janvier, Presse Océan a organisé sur son site web http://www.presseocean.fr/ un débat consacré au thème « Franchir la Loire entre le hangar et Sainte-Anne ». Le bilan du débat vient d’être dressé dans un article de synthèse adorné d'un « Entre nous » de Jean-Damien Fresneau. Et là, surprise : « La mise à l'étude d'un téléphérique à Nantes suscite une curiosité plutôt positive des internautes » lit-on page 2 du numéro du 1er février. Et encore : « sur presseocean.fr, les internautes ne sont pas si dubitatifs que cela ! ».

En réalité, sur 36 avis postés, seuls six étaient favorables à l'idée d'un téléphérique. Une vingtaine étaient franchement défavorables et les autres ironiques. Pour trouver « une curiosité plutôt positive », il fallait vraiment chausser des lunettes roses et (soulignons-le pour rester dans le rôle du grincheux de service) s’autoriser quelques libertés par rapport aux faits. La rédaction de l’article semble d’ailleurs avoir été laborieuse : Presse Océan annonce trois arguments en faveur du téléphérique et n'en mentionne que deux.

L’un d’eux émane d’Isabelle Loirat. Normal : l’élue du Modem est la promotrice de l’idée. En fait, sa position s’écarte du thème du forum puisqu’elle préconise un téléphérique entre le quai de la Fosse et la rive gauche de la Loire, ce qui n’est pas la même chose que « entre le hangar et Sainte-Anne ».

L’autre argument provient d’un Grenoblois dont Presse Océan a juste oublié de signaler qu’il dirige une société spécialisée dans… les téléphériques. De sa part, un avis négatif aurait évidemment été surprenant. Il n’est pas dit pourtant que ce professionnel ait été entièrement satisfait de l’article. Car la photo qui l’illustrait montrait apparemment l’intervention d’une équipe de secours en plein ciel lors d’une panne du téléphérique de Grenoble !

Qui héritera des Machines ?

Machines encore. Nantes Métropole a discrètement publié le 7 juillet 2009 un appel d’offres portant sur un contrat de concession ainsi décrit : « Construction et exploitation du Carrousel des Mondes Marins imaginé par François Delarozière et Pierre Orefice (et des locaux d'exploitation) dont la mise en service est envisagée été 2011), exploitation de l'équipement existant (Eléphant, Galerie des Machines, boutique et cafétéria) à partir du 1.11.2010. » La date limite de remise des offres était fixée au 26 août à midi.

Depuis lors, rien. Attendra-t-on la fin octobre 2010 pour désigner le futur exploitant des Machines ? Il est vrai que la précédente délégation, au profit de Nantes culture & patrimoine, avait été signée le 25 janvier 2007 pour effet au 1er février 2007 : Nantes Métropole cumule lenteur et précipitation.