lundi 28 décembre 2009

Les Machines finissent l'année moins bien qu'elles ne l'ont commencée

C'est Noël : Pierre Orefice est de retour. Les Machines de l'île auront attiré 265 000 visiteurs en 2009, annonce-t-il à Philippe Corbou (Presse Océan du 28 décembre), soit 10 % de plus qu'en 2008, alors qu'il attendait une baisse de 10 % de la fréquentation.

On espère que c'est une bonne nouvelle pour les contribuables nantais car, on l'a déjà dit (voir post du 25 novembre 2009), une fréquentation des Machines plus élevée que prévue est allée de pair avec un déficit plus élevé que prévu en 2008. L'année 2009 devait être celle de l'équilibre financier, mais de ces vulgaires questions d'argent, le vrai artiste qu'est Pierre Orefice ne dit rien.

En réalité, passer de 243 000 visiteurs à 265 000 représente une progression de 9 % et non 10 %*. Mais surtout, le dossier de presse réalisé pour le deuxième anniversaire des Machines, fin juin, annonçait 20 % de mieux depuis le début 2009 : si la moyenne globale sur l'année n'est que de 9 %, cela signifie que la tendance du deuxième semestre a été beaucoup moins bonne.

Les rares chiffres disponibles le confirment. Le dossier de presse du 2e anniversaire annonçait 550 000 visiteurs depuis l'ouverture au 30 juin 2009. Par soustraction avec le cumul à fin 2008, le nombre de visiteurs du premier semestre 2009 s'établit donc à 113 000 et celui du deuxième semestre, par conséquent, à 152 000. Ce qui confirme que la hausse de a bien été de 20 % au premier semestre, par rapport aux 94 000 visiteurs du premier semestre 2008. Mais elle n'est que de 2 % pour les six mois suivants par rapport aux 149 000 visiteurs du deuxième semestre 2008 !

Examinons de plus près ce second semestre. En juillet-août, selon le bilan de la saison estivale établi par l'Office de tourisme de Nantes métropole, la fréquentation des Machines aurait progressé de 8 %. Comme elle avait été de 80 958 personnes en juillet-août 2008 (Vanessa Ripoche, Ouest-France du 2 septembre 2008), elle aurait donc été d'environ 87 400 visiteurs en juillet-août 2009. Par soustraction, cela donne environ 64 600 personnes pour les quatre derniers mois de 2009 contre un peu plus de 68 000 pour la même période de 2008 : en progression de 20 % en début d'année, les Machines auraient donc fini 2009 sur une baisse de 5 %.
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* Et même un peu moins. Comme d'habitude, Pierre Orefice a fait un peu de gonflette. La fréquentation réelle des machines en 2009 n'a pas été de 265.000 personnes mais de 261.540 (Dossier de presse 2010 des Machines de l'île). La progression d'une année sur l'autre n'a donc été que de 7,6 %.

mardi 22 décembre 2009

L'île de Nantes est pavée de bonnes intentions

En a-t-on lu depuis dix ans, des déclarations dithyrambiques sur le magnifique travail effectué la main dans la main par Nantes Métropole, sa société d'aménagement Samoa et l'architecte urbaniste Chemetoff ! Or voilà que soudain tout se détraque. Chemetoff, qui parlait déjà de rendre son tablier, est congédié et envisage un procès (entretien avec Xavier Boussion, Presse Océan du 19 décembre 2009). Et Laurent Théry, patron de la Samoa, de lancer dans le débat l'argument qui fâche : le cabinet de Chemetoff a perçu 10 millions d'euros d'honoraires pour la maîtrise d'oeuvre du projet Ile de Nantes...

Dix millions rapporté à tout ce qui devait être fait lors de l'adoption du projet en 2000, ce n'est pas si énorme. Rapporté à ce qui a été fait en réalité, c'est coquet. Ainsi, la pièce maîtresse du projet Chemetoff, qui avait suscité l'enthousiasme du jury lors de l'attribution du contrat, était le creusement d'un bassin à flot qui servirait de port de plaisance à la place des voies de la gare des marchandises. Dix ans après, il n'est pas question du moindre coup de pioche.

Le bassin, c'est une intention, pas un projet, corrigeait Laurent Théry interrogé par Gaspard Norrito il y a presque trois ans (Ouest France du 29 janvier 2007). Entre le plan-guide qui ne guidait rien et les intentions qui ne mangent pas de pain, on voit les résultats, et encore plus les non-résultats. Il n'y a que l'intention qui compte ? A 10 millions d'euros, c'est cher quand même.

mardi 8 décembre 2009

Identité municipale (3) La ville dont le prince est un éléphant

« Le gros con, le grand con et le petit con », disait Charles Pasqua d’un trio de politiciens. Non, il ne désignait pas Jacques Auxiette, Jean-Marc Ayrault et Patrick Mareschal *. La troïka des sommités nantaises n’inspire pas Charles Pasqua, ni personne d’autre d’ailleurs. Ce n’est pas bon signe, pour un homme politique, d’être ignoré des polémistes, humoristes et autres caricaturistes.

Quand on les considère, on se désole, quand on les compare, on se console (presque). Ainsi, Jean-Marc Ayrault ne dépare pas la litanie des maires de Nantes depuis un siècle. L’une des constantes de l’identité municipale nantaise pourrait bien être la couleur muraille des dirigeants locaux. Seul André Morice, ministre important dans une bonne dizaine de gouvernements de la IVème république et maire de 1965 à 1977, sort un peu du lot. C'est sans doute pourquoi il est à peu près le seul à ne pas avoir une rue notable à son nom**. Ceux qui occupent les plus belles cases du Monopoly local ont moins de titres à faire valoir.

Gabriel Guist’hau était un homme pressé ; maire pendant deux ans (1908-1910), il a aussi été cinq mois sous-secrétaire d’État à la marine, un an ministre de l’instruction publique, deux mois ministre du commerce et de l’industrie et un an ministre de la marine. Ce n’est pas si mal si l'on songe qu'en vingt ans de mandat le maire actuel n’a jamais accédé au moindre sous-maroquin (il s'est autoproclamé chef d'un "gouvernement fantôme" en juin 2007, mais même ce spectre s'est vite évaporé). Gaston Veil est resté moins d’un an à l’hôtel de Rosmadec, Adolphe Moitié à peine deux ans, Gaëtan Rondeau un an et demi, Clovis Constant neuf mois. Inutile de dire qu’ils n’ont pas eu le temps de doter Nantes d’un grand dessein municipal. Comment le leur reprocher, quand vingt ans ne permettent pas toujours de faire mieux ?

* Charles Pasqua visait ses collègues Philippe Séguin, Michel Noir et Alain Carignon.
** Certes, l'une des voies les plus longues et les plus fréquentées de Nantes porte son nom : la voie sur berge. Mais comme personne n'y habite, on l'ignore généralement. Il est ainsi victime du stratagème qu'il avait lui-même employé en donnant le nom du général de Gaulle à un boulevard sans habitants.

Identité municipale (2) La ville qui préfère l'industrie à l'administration

Nantes a connu trois grandes périodes de prospérité : au 15ème siècle, au 18ème siècle et vers la fin du 19ème siècle. Aucune des trois n'est due à l'administration publique. Même dans le premier cas, c’est parce que la ville était déjà prospère que François II y a installé sa capitale, de préférence à Vannes. Au 18ème siècle, Nantes n’occupait qu’un rôle secondaire dans l’administration royale. Au 19ème siècle, elle n’était plus qu’un chef-lieu de département.

Aujourd’hui, Nantes est capitale régionale et les administrations de toutes sortes y occupent le haut du pavé. Ne devrait-elle pas, a fortiori, retrouver son lustre d’antan ? Ce n'est pas ce qui se passe. On comprend bien pourquoi. La ville du passé a brillé grâce à ses négociants, à ses entrepreneurs, à ses ouvriers, à ses marins, à ses artistes – jamais grâce à ses fonctionnaires. Devenus dominants, ces derniers ne jouent pas le même rôle moteur : l’administration administre, elle n’est pas douée pour créer.

Quelque chose de cette dualité entre la Nantes industrieuse et la Nantes administrative demeure dans l’enseignement supérieur. En près d’un demi-siècle, les facultés de lettres et de droit de Nantes n’ont pas réussi à se hisser aux premiers rangs. Bien plus prestigieuses sont ses écoles d’ingénieurs, de commerce ou de médecine.


Dans la réflexion sur l’identité municipale de Nantes, une question vaut donc d’être posée : Nantes gagne-t-elle vraiment quelque chose à occuper un rôle administratif majeur ? Celui-ci ne la détourne-t-il pas des occupations dans lesquelles elle excelle ?

Un raisonnement tout différent pourrait s’appliquer à Rennes : le génie de celle-ci s’accorde mieux avec celui des fonctionnaires et des universitaires. Aussi, dans la perspective d’une réunification de la Bretagne, le choix de la capitale de région serait tout indiqué. Loin d’être un désastre, perdre l’administration régionale pourrait être une grande chance pour la Nantes du 21ème siècle.


Identité municipale (1) La ville qui s'attache un boulet à la cheville

"Ces gens sont fous", disait Alphonse Allais en revenant de Londres. "Chez nous, les rues portent des noms de victoire : Wagram, Austerlitz... Là-bas, ils n'ont choisi que des noms de défaites, comme Trafalgar Square ou Waterloo Station." Vous pouvez bien rire ! Quand Nantes se pique de construire un nouveau monument, c'est un mémorial de l'esclavage !


Une fois construit, ce monument sera nécessairement cité dans les guides touristiques, sur le site web de la ville, etc. Il deviendra un élément de l'image que Nantes souhaite donner d'elle-même. A quoi bon entretenir un Office de tourisme si l'on s'acharne à montrer la ville sous son plus mauvais jour ?


Pour un petit clan, le volet "esclavage" du commerce triangulaire est LE fait majeur de deux millénaires d'histoire nantaise, celui qui doit être mis constamment en exergue. Quelques-uns en ont fait un fonds de commerce. On comprend leur logique, l'esclavage rapporte encore à certains quand c'est Nantes qui est esclave de son passé. Mais les autres ? Sans doute ne sont-ils pas très bien dans leur tête, car chez les gens normalement constitués, les souvenirs peu glorieux sont rangés au fond de la mémoire. Ce sont souvent les obsédés sexuels qui parlent le plus de vertu.


Qui est Nantes ? Est-il légitime, est-il sain, est-il responsable de répondre d'abord et avant tout : "Une ville négrière" ? Pour clarifier la question, un débat sur l'identité municipale est au moins aussi nécessaire que le débat sur l'identité nationale.

mardi 1 décembre 2009

Estuaire : Lulu sceptique

Dans son n° 66, La Lettre à Lulu, elle aussi, s'est penchée avec stupeur sur le bilan officiel de la biennale Estuaire. "Estuaire, esbrouffe de fréquentation", dénonce-t-elle. Derrière la précision apparente du chiffre global, 723 239 visiteurs, on trouve beaucoup de flou et même de flan. "Pour compter, on a bien compté 60 000 personnes (pas une de plus) pour les anneaux de Buren, alors qu'ils n'ont peut-être fait qu'aller boire une bière dans le lieu branchouille du moment", note ainsi l'irrégulomadaire satirique nantais. Entre autres bizarreries, Estuaire s'est aussi approprié d'autorité les deux tiers des visiteurs des Machines de l'île.

Un seul chiffre pourrait être fiable, assure La Lettre à Lulu : celui de la billetterie de l'Abbaye de Fontevraud. Or il est "trop rond pour être honnête" : 60 000 visiteurs. Ajoutons qu'il est aussi trop gros pour être crédible puisqu'il représente un bon tiers de la fréquentation annuelle de Fontevraud. C'est-à-dire que tous les visiteurs ont probablement été portés au crédit de la biennale pendant la durée de celle-ci, alors que la plupart d'entre eux ne venaient sans doute que pour l'Abbaye et rien d'autre.

mercredi 25 novembre 2009

Les Machines grincent dangereusement

Les propos pessimistes naguère tenus dans ce blog sur la santé des Machines de l’île étaient mal fondés : les Machines vont « mieux que bien », comme disait jadis Jean-Marie Messier de Vivendi. Du moins si l’on en croit le rapport des représentants de la ville de Nantes au conseil d’administration de ses sociétés d’économie mixte (SEM), annexé à son rapport annuel 2008 (www.nantes.fr/ext/rapports_annuels/rapan_2008/pdf/rapport_sems_2008_web.pdf). « La très bonne fréquentation du deuxième semestre 2007, période d’ouverture, s’est poursuivie en 2008 », y lit-on à propos des Machines. « (…) L’originalité de la proposition, le mélange entre exposition et spectacle vivant, la simplicité et l’efficacité de la scénographie, le concept de sculpture urbaine en mouvement fonctionnent totalement. (…) Le concept unique de bar boutique fonctionne à plein. (…) Le visitorat est là, au-delà même des prévisions de la DSP (200 000 visiteurs attendus par an), au-delà aussi des attentes initiales de Nantes Métropole (entre 160 000 et 180 000 visiteurs). »

Bref, rien à changer. Enfin, presque rien : « les horaires d’ouverture (…) se sont révélés totalement adaptés et ont été légèrement augmentés » : mieux que bien, vous dit-on, et même plus que parfait.

Pourquoi faut-il alors que Nantes Métropole vienne jouer les rabat-joie, comme si Jean-Marc Ayrault tenait à embêter Ayrault Jean-Marc ? La communauté urbaine établit elle aussi un rapport annuel, auquel est également joint un rapport des administrateurs des SEM (www.nantesmetropole.fr/servlet/com.univ.utils.LectureFichierJoint?CODE=1253382837487&LANGUE=0&ext=.pdf). Ce document discrètement publié voici peu est moins réjouissant : « 2008, le premier exercice d’activité plein des Machines de l’île, s’est caractérisé par une contribution de la Collectivité en hausse, les 175 k€ de contribution forfaitaire prévue devant être complétés par 244 k€ de participation au déficit d’exploitation ». En clair, les Machines sont un gouffre financier. Que serait-ce si leur « visitorat » ne dépassait pas les prévisions ! Et si la SEM Nantes Culture et Patrimoine ne leur apportait pas son appui « pour la communication, le marketing, l’administration, les finances, les ressources humaines et la production-exploitation » (sic) !

Cinq semaines pour sauver les meubles

Pour expliquer cette Bérézina, le rapport allègue « des charges nouvelles (…) générant un besoin de financement supplémentaire ». On s’interroge cependant sur ces activités nouvelles que les Machines auraient assumées en 2008 mais non en 2007 : aux yeux du simple visiteur, leur mode de fonctionnement n’a changé en rien. Selon la société Astarté -Atelier bleu, qui a conseillé Nantes Métropole dans la création des Machines, la gestion de celles-ci devait être « rentable et pérenne » avec 145 000 visiteurs par an(http://www.etudes-espaces.com/realisation/800.les-machines-ile-nantes-implantation-atelier-visitable-constrcution-grandes-machines-spectacle.html). Il s’en faut de 175 000 + 244 000 = 419 000 euros avec 243 000 visiteurs !

Rappelons que les chiffres ci-dessus sont ceux de 2008 et que lors de la création des Machines, Nantes Métropole annonçait comme objectif l’équilibre financier en 2009. Pour combler leur trou de 419 000 euros, il aura suffi aux Machines de vendre cette année 64 462 billets supplémentaires à plein tarif (6,50 euros), soit une progression de 26,5 % de leur « visitorat » (ou de 34,5 % si les visiteurs supplémentaires payaient le tarif réduit réservé aux mineurs, étudiants, chômeurs et handicapés). Et si ça n’est pas encore fait, il leur reste encore plus d’un mois pour y parvenir. Les paris sont ouverts.

mardi 24 novembre 2009

Peau d’inox et arches en toc


Quand la Délivrance d’Émile Guillaume avait été installée devant le monument aux morts de Nantes, en 1927, l’opposition de droite avait reproché à la statue d’être trop nue. Reprochera-t-on au nouvel immeuble départemental, rue Sully, d’être trop habillé ? Il « adopte pour les façades une double peau d’inox découpé au laser, une technique très tendance », s’émerveillait Éric Cabanas, qu’on a connu mieux inspiré, dans Presse Océan du 19 novembre. En fait, voici comment sera déguisée toute la façade de ce bâtiment :
Ce motif tarabiscoté, s’il faut en croire sa conceptrice, évoque « le feuillage des platanes voisins, leurs ombres projetées et la porte forgée de l’immeuble adjacent ». Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Les enfants des écoles pourront s’amuser aussi à y chercher des évocations subliminales – le portrait de Patrick Mareschal est caché dans ce dessin, sauras-tu le retrouver ?

Résultat de ces afféteries, les occupants de l’immeuble se trouveront enfermés dans une sorte de boîte de conserve trouée, avec une vue minimale vers l’extérieur du bâtiment : claustrophobes s’abstenir ! Certes, il est bon de penser que les fonctionnaires départementaux seront incités à se pencher sur leur travail plutôt qu’à regarder par la fenêtre. Mais n’aurait-il pas été plus simple de construire l’immeuble là où il n’y avait de toute façon rien à voir ? Car le nouvel ensemble occupe un emplacement particulièrement enviable : il donne directement sur le square du Maquis de Saffré, avec en arrière plan le bassin Ceineray et le monument aux 50 otages. Cette perspective exceptionnelle sera délibérément occultée : quel gâchis !

Il n’y a pas que de l’inox en façade : il y a aussi trois arches de pierre. Celles de l’ancienne usine électrique de Nantes, qui s’élevait à cet emplacement, croit savoir Presse Océan. Le mur de la façade « été entièrement démonté et remonté pierre par pierre », assure Éric Cabanas, qui s’est sans doute laissé refiler ce bobard par les communicants du département. Car si un pan de mur de l’usine a bien été conservé -- et non démonté -- par derrière, les arches qui se dressent en façade du bâtiment sont un pur « à la manière de ». Pour tout dire, du toc !

vendredi 30 octobre 2009

Plus archéo que logique, peut-être

La ville de Nantes est en train d'embaucher trois archéologues municipaux. Les fouilles archéologiques sont du ressort de l'Etat. La ville, qui crie misère et augmente sérieusement les impôts locaux, entend pourtant s'en mêler et embaucher en conséquence. Les fouilles ne vont pas assez vite quand c'est l'Etat qui s'en charge, dit-elle. Et pan ! sur les fonctionnaires du ministère de la culture ! Mais est-elle si sûre de faire plus rapide, elle qui fonctionne en général au rythme du Grand Elephant (entre 1 et 4 km/h) ? Déjà, il a fallu vingt ans de mandat Ayrault pour découvrir que Nantes avait besoin de ses propres archéologues... Ceux-ci travailleront d'ailleurs sous la tutelle de l'Etat. La célérité des fonctionnaires municipaux aura-t-elle raison des lenteurs étatiques ? On verra bien. En attendant, on est content pour les trois nouvelles recrues et désolé pour les contribuables nantais.

mardi 6 octobre 2009

Du volontarisme dans l'attentisme

"Les arbitrages ne sont pas faits, nous voulons nous donner un peu de temps", disait hier Jean-Marc Ayrault à propos de la desserte de l'île de Nantes par les transports en commun, selon le récit de sa conférence de presse établi par Xavier Boussion dans Presse Océan.

"Nous voulons" : en voilà-t-y du volontarisme ! Et qui produit des résultats remarquables, puisque cet "un peu de temps" dure déjà depuis vingt ans : Jean-Marc Ayrault montre une grande efficacité dans l'attentisme. En effet, lors de son arrivée à la mairie de Nantes, il était clair que la question se poserait un jour : les chantiers navals venaient de fermer, l'avenir urbain de l'île de Nantes était déjà d'actualité.

Bon, admettons qu'il fallait "se donner un peu de temps" pour que Nantes fasse son deuil de la navale. Douze ans, est-ce suffisant pour guérir nos affects meurtris ? Toujours est-il que les choses "sérieuses" (les guillemets s'imposent) ont enfin commencé avec la mission confiée à Alexandre Chemetoff en 2001. "Le site est considéré comme lieu de ressource et d’inspiration, comme le support de l’invention du programme"*, indiquait le plan-guide établi par l'architecte. Traduction pratique : les projets seront définis a posteriori selon ce qui se passera sur le terrain. Application concrète : les transports en commun seront aménagés sur l'île après tout le reste et, aujourd'hui encore, on ignore ce qu'ils seront.

Le plus curieux est que le maire de Nantes considère en même temps, toujours selon Xavier Boussion, que l'avenir de Nantes "se joue sur quelques dossiers stratégiques", au premier rang desquels l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, la ligne à grande vitesse Nantes-Rennes et la nouvelle gare -- c'est-à-dire des équipements de transports en commun ! Cela dit, peut-être compte-t-il aussi qu'il faudra plusieurs décennies pour les réaliser. Ne confondons pas vitesse et précipitation : avec nos édiles, soucions-nous de l'avenir à très, très, très long terme.

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Place Publique, n° 4

vendredi 2 octobre 2009

Brave bête, l'éléphant a su taire ses maux jusqu'à l'automne

Si Pierre Orefice a toujours la pêche, comme disait Stéphane Pajot voici quelques jours, ce n'est pas le cas de son Grand Éléphant, à l'arrêt depuis hier "afin de procéder à des opérations de maintenance", explique un communiqué des Machines de l'île. "Une visite de contrôle a permis en effet de déceler un risque de fragilité sur le châssis."

Il est bon que les Machines veillent à la sécurité de leurs passagers. Nul ne voudrait s'écraser sur le béton des Nefs depuis un troisième étage, puisque telle est à peu près la hauteur de la bête. Les millions (pour le moins) de visiteurs qui l'ont chevauchée depuis juillet 2007 doivent se dire rétrospectivement qu'ils l'ont échappé belle...

L'éléphant avait subi une révision générale de quatre jours fin avril. On n'avait rien décelé à l'époque. En un sens, c'est fort heureux ! En début de saison, un arrêt supplémentaire de neuf jours, durée des travaux, n'aurait pas permis d'afficher des statistiques aussi optimistes. Et puis, forcément, cela aurait inquiété les visiteurs potentiels, au risque de nuire à la fréquentation estivale. En octobre, c'est moins grave, tout sera oublié au retour des beaux jours.

On s'interroge évidemment sur les causes de cette alarme. L'éléphant avait été conçu pour transporter 35 passagers (http://www.nantesmetropole.fr/1151942370773/0/fiche___article). Ce nombre a été porté à 45 lors de la mise en service pour compenser la réduction du nombre de voyages imposé par la lenteur de la machine, puis plus discrètement à 49. Soit quand même 40 % d'augmentation de la charge transportée. L'éléphant aurait-il eu les yeux plus gros que les longerons ?

Et, en tout état de cause, on aimerait savoir pourquoi un "risque de fragilité" qui n'existait pas fin avril est apparu soudain fin septembre -- ou pourquoi la révision générale du mois d'avril est passée à côté. Mais puisque Pierre Orefice est devenu beaucoup moins disert ces derniers mois, le saura-t-on jamais ?

vendredi 25 septembre 2009

Le silence est d’Orefice

« Ce qu’il y a de bien avec Pierre Orefice, le directeur des Nefs de l’île, c’est qu’il a toujours la pêche », notait récemment Stéphane Pajot (Presse Océan, 24 septembre 2009). Toujours ? Pas si sûr !

Normalement, à cette époque de l’année, le patron des Machines de l’île a déjà lancé plusieurs cocoricos retentissants du genre « la fréquentation réelle est le double de celle de nos objectifs » (Ouest France, 17 août 2007), « ce qui nous arrive depuis un an est extraordinaire » (20 minutes, 1er juillet 2008) ou « nous remplissons quotidiennement plus de 100 % de nos capacités » [sic] (Presse Océan, 13 août 2008).

Cet été, rien. Silence radiorefice. La réserve de superlatifs semble épuisée. Il faut aller chercher du côté de l'Office de tourisme de Nantes métropole pour avoir une vague estimation : la fréquentation des Machines aurait progressé de 8 % cet été. Ce pourcentage, à peu près en ligne avec l'évolution du nombre de touristes à Nantes en 2009, n'est pas suffisant pour compenser la forte baisse subie par les Machines en 2008 (-35 %).

Au mois de mai dernier, Pierre Orefice assurait que la fréquentation de son établissement se redressait, enregistrant « près de 15 % de plus qu'en 2008 » (20 minutes, 15 mai 2009). Le dossier de presse diffusé pour le deuxième anniversaire des Machines, fin juin, annonçait même 20 % de progression depuis le début 2009. La reprise aura donc été de courte durée puisque le taux d'amélioration a chuté de moitié pendant l'été.

C'est fâcheux, car 2009 est une année cruciale pour les Machines. « 2008-2009 sera l'année du vrai test », déclarait Pierre Orefice au début de la saison 2008 (20 minutes, 1er juillet 2008). « Il faudra réussir à renouveler notre public, qui provient surtout de l'agglomération nantaise. » Lors du lancement des Machines, Nantes métropole visait à ce que leur exploitation soit équilibrée en 2009. Qui sera sanctionné si l'objectif n'est pas tenu ? Le contribuable, très probablement.


vendredi 21 août 2009

Ce qu'il y a de plus artistique dans Estuaire, c’est le flou des chiffres

Des artistes, on attend des œuvres plutôt que des comptes. Mais si Estuaire 2009 ne sait même pas calculer un pourcentage, que lui reste-t-il ?

« On arrive à 720 000 visiteurs contre 680 000 en 2007, soit une hausse de 37 % » se félicite Jean Blaise, interrogé par Philippe Corbou dans Presse Océan du 21 août. Le quotidien reprend en une ce « 37 % ». N’y a-t-il pas eu un correcteur pour sortir sa calculette ? Car en réalité, un gain de 40 000 visiteurs ne représenterait même pas 6 % d’augmentation !

En plus de ces 720 000 visiteurs, Estuaire revendique les spectateurs du défilé de Royal de Luxe, début juin : pas moins de 150 000 personnes, selon les organisateurs. Et combien selon la police ? Faute d’informations officielles, il faudra bien se contenter de ce chiffre manifestement très optimiste. Annexer Royal de Luxe, c’était pour Estuaire l’assurance de faire du chiffre dès le premier jour, d’autant plus que la troupe avait joué la sécurité en ressortant la Petite géante, l’une de ses réalisations les plus réussies. Le spectacle de rue n’a pas grand chose à voir avec l’art contemporain ? Ni plus ni moins que le zoo des douves du château, les croisières clubbing ou la cantine du Hangar à bananes, après tout : faut-il en conclure que, pour Estuaire 2009, l’art contemporain, c’est du n’importe quoi ?

Les chiffres d'Estuaire varient avec la marée

Mais attendez… 680 000 visiteurs en 2007… d’où Jean Blaise sort-il donc ce chiffre ? Ce n’est pas du tout celui qu’il annonçait lui-même à la fin d’Estuaire 2007. Il affirmait alors avoir attiré, admirez la précision, 764 125 visiteurs. Officiel, le chiffre figure encore sur le site web de la mairie de Nantes (http://www.nantes.fr/fileadmin/telechargements/Dialoguer/nantespassion/178np.pdf), et bien entendu sur www.nantes.maville.com. Loin d’avoir gagné 40 000 visiteurs en deux ans, Estuaire en a perdu 44 000 !

Le seigneur Estuaire sait dorer la pilule, comme disait à peu près Molière. Estuaire 2007 avait compté dans son bilan tous les promeneurs du Hangar à bananes, censés être venus admirer les anneaux de Buren ; ils étaient même comptés double s’ils avaient parcouru l’hilarante exposition Rouge baiser du Frac. Comme les anneaux figurent encore au programme d’Estuaire 2009, il est probable que les simples promeneurs ont à nouveau été comptabilisés cette année, et doublés s’ils ont mis les pieds au Frac, voire triplés s’ils ont déjeuné à la Cantine. Selon le même principe, on peut imaginer que quiconque est passé par la rue Prémion ou entré dans l’hôtel de région a été considéré comme un admirateur des œuvres de Stéphane Thidet.

Un vrai projet de gauche

On ne chipotera pas Estuaire sur le musée des Beaux-arts, pour lequel on annonce « les mêmes chiffres de fréquentation qu’en 2007 », soit 23 462 visiteurs, alors que le bilan officiel de 2007 était de 31 115 visiteurs : le Leviathan Thot d’Ernesto Neto est encore visible pendant un mois, tout espoir n’est donc pas perdu d’égaler le score de 2007. Voire celui de 2008. 2008 ? Une année sans Estuaire, vous voulez rire ? Pas du tout : en 2008, le musée des Beaux-Arts de Nantes a reçu 112 000 visites sans Estuaire contre 103 414 en 2007 avec Estuaire !

En conclusion de son entretien avec Presse Océan, Jean Blaise dit d’Estuaire que « C’est incontestablement un projet de gauche ». Gaspillage d’argent public, chiffres bidonnés, chevilles enflées, foirages spectaculaires, vaines prétentions, poudre aux yeux – une fois n’est pas coutume, on ne peut qu’adhérer aux propos du grand homme : c’est bien un projet de gauche.

dimanche 28 juin 2009

Enfin des vociférations

Un bar attaqué par une bande de voyous : cela arrive tous les jours dans nos banlieues. Mais quand c’est le Lieu Unique qui est agressé par une meute, alors là, ça devient de l’info, coco. Il paraît que les assaillants s’exprimaient au nom des loups du château. Pourtant, les loups n’ont rien demandé. Moralement, leur sort n’est pas si mauvais : devenir une œuvre d’art, ça n’est pas donné à n’importe quel Canis lupus lupus. Certes, ils s’ennuient ferme, dorment le jour et ne hurlent même pas la nuit. Depuis le début de leur séjour dans les douves, pas une chute de poivrot, pas un saut de suicidaire pour égayer les journées et améliorer l’ordinaire. Mais ce ne sont pas quelques verres cassés chez M. Blaise qui y changeront quoi que ce soit.

Seul Estuaire 2009 bénéficiera finalement de ce maigre scandale. Le public commençait à s’ennuyer autant que les loups. Le canard crevé et la maison coulée avaient apporté du suspense et de la fantaisie à Estuaire 2007. Cette fois-ci, jusqu’à présent, rien. Ou, pour être exact, presque rien : juste les œuvres. L’estuaire, sa biennale et son bouchon vaseux. Weidong Teixua avait à peine suscité l’amorce d’un sourire. Mais quand le penn-baz est de sortie, ça commence à interpeller. Tiou-hou-hou-hou-hou !

vendredi 26 juin 2009

Nantes, capitale mondiale du toc

"Quels sont les atouts et les inconvénients touristiques de Nantes ?" demande le dernier forum en ligne de Presse Océan. Une réalité s'impose : les principaux atouts de Nantes, du château des ducs à Jules Verne, datent d'une époque où personne n'envisageait que Nantes puisse être autre chose que bretonne. La question ne se posait même pas, c'était une évidence.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, après une première tentative sous Vichy, la technocratie, histoire d'arrondir le stock de hochets et de prébendes disponibles, a inventé les Pays de la Loire. Elle et s'est ingéniée à en faire une réalité avec un budget, des fonctionnaires, des élus, des bâtiments et, cerise sur le gâteau, un logo. Bien entendu, puisqu'il y avait des places à prendre et des dépenses à récolter, une litanie de profiteurs et de moutons de Panurge a suivi le mouvement.

Mais ça ne suffit pas à attirer les touristes. Déjà, après quarante ans de communication publique dense, la mayonnaise n'a pas pris localement : le sentiment breton demeure vivace en Loire-Atlantique. Alors, pour les touristes, quelques lustres de pub guichardienne ou auxiettique ne pèsent pas lourd face à quinze siècle d'histoire et de culture bretonnes. "Visitez Nantes, capitale des Pays de la Loire" est un slogan à peu près aussi sexy que "Visitez Vichy, capitale de la France".

Un marché à prendre dans le frelaté et l'artificiel

La communication ligérienne ne fait que brouiller l'image de Nantes, réduisant son potentiel touristique au lieu de le renforcer. Même sur le plan économique, les Pays de la Loire ne sont pas une bonne affaire !

Alors, bien sûr, il serait envisageable de changer de cap, de tourner le dos à l'histoire et de jouer à fond la carte de l'innovation. Avec son palais de justice en forme de plate-forme logistique, son école d'architecture qui ressemble à un parking aérien, son hangar à bananes fait pour les poires, ses loups en centre ville, ses machines qui se prennent pour des oeuvres d'art, son lieu banal qui se croit unique et sa région tordue qu'on dirait imaginée par Erwin Wurm, Nantes aurait un créneau touristique à occuper auprès des amateurs de frelaté et d'artificiel. "Nantes, capitale mondiale du toc !", en voilà un slogan qui aurait de l'allure.

mardi 23 juin 2009

Malédiction pour l'éléphant aussi

Et le 500 000e visiteur des Machines de l’île est… oooooh ! mais quelle chance, c’est une jeune Chinoise ! Le hasard fait bien les choses, voici prouvé le retentissement international des Machines : au moins 0,0002 % de leurs visiteurs sont étrangers. La cérémonie en l’honneur de la charmante Zhao Weina, fin mai, a été l’occasion pour leur directeur, Pierre Orefice, de faire une Nième déclaration superlative sur l’immense succès des Machines.

« Le 30 juin, juste deux ans après l’ouverture, le nombre de billets émis sera proche de 550 000, alors que l’objectif fixé à l’ouverture était de 400 000 visiteurs en deux ans », affirme à son tour le dossier de presse établi pour le deuxième anniversaire des Machines.

N’importe quel communicant sait ce que valent de tels objectifs : on commence toujours par annoncer des chiffres minorés pour pouvoir se targuer ensuite d’un immense succès. Ce qui n'a pas loupé.

Et s’il est vrai que l’objectif affiché était de 400 000 visiteurs en deux ans, cela ne faisait pas 200 000 par an. Car l’objectif officiel des douze premiers mois était bien moindre : « Entre 160 et 180 000 visiteurs sont attendus pour la première année d'exploitation » lit-on encore aujourd’hui sur le site web de Nantes métropole. La fréquentation de la première année a finalement été de 290 000 visiteurs.

Mais cela signifie corrélativement :
1) que l’objectif officiel implicite de la deuxième année était compris entre 220 et 240 000 visiteurs,
2) que le chiffre réalisé la deuxième année, 260 000 personnes, n’est supérieur que de 13 % à la médiane de cet objectif, au lieu de 70 % la première année,
3) que les prévisions officielles implicites portaient sur une hausse de 35 % de la fréquentation la deuxième année,

4) que la fréquentation réelle a en fait reculé de 10 % (et de 16 % pour la Galerie des machines, qui a reçu 230 000 personnes la première année et 193 500 la deuxième).

Tout ça inquiète manifestement l'éléphant, qui n'était pas trop fringant ce 23 juin, une semaine avant son anniversaire. Ce n'est pas qu'il ait été épuisé par les passagers (cinq seulement pour le dernier parcours de la journée). Mais avec son torticolis et son oeil droit fermé, on dirait qu'il nous a fait un petit AVC.

mercredi 10 juin 2009

La malédiction d'Estuaire a encore frappé

S'agit-il d'une fâcheuse coïncidence, d'un acte manqué, d'un message subliminal ou d'une intervention satanique ? Toujours est-il que sur la page d'accueil du site web de Presse-Océan (http://www.presseocean.fr/), ce matin, on peut voir la photo ci-contre, avec pour légende : "À l'occasion de l'inauguration du nouveau siège de coeur d'Estuaire, petit tour d'horizon avec son président". Non, Coeur d'estuaire n'a pas grand-chose à voir avec Estuaire 2009 : c'est le nom de la communauté de communes de Cordemais, Le Temple-de-Bretagne et Saint-Etienne-de-Montluc. N'empêche, on aurait voulu laisser entendre qu'Estuaire est à mettre à la poubelle, on ne s'y serait pas mieux pris. Même petite, une révolution est susceptible de bousculer les institutions les plus rassises et les notabilités les plus courtisées.

Île de Nantes : Les Échos, à leur tour, tirent un signal d’alarme

Il y a quelques mois, on s'en souvient, Le Monde s'était discrètement moqué de l'île de Nantes. Les Échos, toujours soucieux de positiver (et peut-être de se faire pardonner leur statut de journal lu par les patrons) sont manifestement venus à Nantes avec l'intention de dire du bien. Mais à l'impossible nul n'est tenu. Dans leur numéro du 4 juin, qui consacre à la ville une page entière signée Emmanuel Guimard, l'île de Nantes occupe guère plus de 10 % du terrain. L'article qui lui est consacré montre beaucoup moins de zèle dans la louange que le reste du dossier.

Et cela dès son titre : "L'île de Nantes en quête d'un rayonnement international". "En quête", c'est-à-dire que non seulement le but reste à atteindre mais que la voie pour y parvenir n'est pas encore trouvée. Ce n'est pas bon signe pour un territoire déjà disponible lorsque Jean-Marc Ayrault est arrivé à la mairie, voici vingt ans, en 1989, dont le plan d'ensemble a été adopté en 2000 et qui fêtera dans quelques jours le deuxième anniversaire de l'ouverture des Nefs, déjà censées lui apporter cette aura planétaire aujourd'hui remise à plus tard. Comme ce coiffeur chez qui "demain on rasera gratis", Jean-Marc Ayrault promet toujours que "demain on rayonnera international".

Une génération après l'île Beaulieu, l'île de Nantes

Si Les Échos signalent que la pointe ouest de l'île est devenue "un lieu de promenade apprécié", ils limitent leurs propres appréciations au strict minimum tout en reconnaissant que la partie immobilière du projet est critiquée pour son "urbanisme élitiste et bobo", que les traces du passé métallurgique ont été "sanctuarisées", que le projet de ponton d'Olivier Flahault "a suscité une vive opposition" et que "beaucoup reste à faire en matière de densification sur un tissu urbain considéré comme trop lâche".

Devant le quartier de la création, "concept assez large", la bienveillance des Échos avoue ses limites. "L'identité architecturale du lieu, d'inspiration industrielle, s'annonce très typée", écrivent-ils, "à l'instar de la nouvelle école d'architecture (...) évoquant un parking aérien". Quant au palais de justice de Jean Nouvel, sa vocation de trou noir semble accomplie : charitable, l'article n'en dit pas un mot.

Les courtisans ont beau faire mine de ne pas s'en apercevoir (ou peut-être ne s'en aperçoivent-ils vraiment pas, faute d'yeux dans le dos, toujours courbés qu'ils sont vers l'hôtel de Rosmadec), l'île de Nantes s'annonce comme le ratage urbain de notre génération. C'était bien la peine de se moquer de l'île Beaulieu...

vendredi 5 juin 2009

Guêtres aux pieds, penn-baz en main, où donc vas-tu mon Corentin ?

Tu peux sourire, charmante Elvire : les loups sont entrés au château des ducs de Bretagne. Oh ! pas en conquérants, non, les pauvres bêtes ! Ils évoquent plus les canidés sans papiers que les hordes d’Attila, les douves du château ne seront pas les champs Catalauniques. N’empêche, ils sont là, malgré les protestations des amis des bêtes de Noa France, qui publient sur leur site web (http://noa-france.org) la réponse hilarante reçue d’Estuaire 2009 sous la plume d’un « co-programmateur artistique » (car ils ont dû s’y mettre à plusieurs) : « je vous confirme que le fait de placer une meute de loups dans des douves de château que l’homme a peu à peu transformé en parc public pour son loisir en laissant un temps à la nature pour qu’elle reprenne ses droits est constitutif d’une œuvre. C’est d’ailleurs plutôt, comme l’artiste le dit lui-même, un geste lui même constitutif d’une œuvre. »

Comme au Cadavre exquis, où il suffit d’assembler au hasard un sujet, un verbe, un complément et un adjectif pour obtenir des phrases « créatives », une fois qu’on a chopé le truc, le jeu est simple, on peut produire à la chaîne autant d’œuvres – ou de « gestes » – qu’on veut.

Exercice numéro 1 : vous mettez des animaux à un endroit où ils ne devraient pas se trouver, et hop ! c’est une œuvre d’art, vous n’avez plus qu’à signer et passer à la caisse. À l’intention de Stéphane Thidet ou de ses successeurs, voici de quoi alimenter Estuaire jusqu’à l’édition 2029 :

  1. Les dents de la merdre : Lâcher des piranhas dans l’Erdre (puisque finalement Manaus ne l’a pas fait à l’occasion des Floralies).
  2. Le Nouvel éléphant : Transformer le hall des pas perdus du palais de justice en enclault à éléphants. Les pachydermes seront encadrés par des cornacs en toge et en toque. Concours de barrissement avec le Grand éléphant (s'il est encore là en 2013).
  3. King Blaise : Grâce à quelques pitons et échelles de corde judicieusement placés, faire grimper un gorille géant en haut de la tour Bretagne. La dernière reine de Nantes pourra jouer le rôle d’Ann Darrault.
  4. Soubrier-yé-yé : Organiser des courses de girafes dans la grande nef de la cathédrale. Sautant de gargouille en gargouille, Quasimodault les encouragera de la voix et du geste.
  5. Amity-sur-Loire : Aménager un enclos marin devant la plage de Saint-Marc-sur-mer puis y mettre un grand requin blanc. Organiser à la fin d’Estuaire 2019 un grand défilé de MM. Hulault cul-de-jatte ou unijambistes (sans pipe), tandis que Guint partira à la chasse au squale.
  6. Le petit porc-épique : Peupler la piscine du Petit-port de crocodiles, caïmans et autres alligators. Pour les étudiants collés à leurs partiels, le repêchage consistera à nager trois longueurs sous les hourras du public. L’étudiant le moins grignoté sera récompensé par un sac en crocault.
  7. Bonoboxiette : Installer une bande de bonobaults dans la salle des séances de l’hôtel de région. En appuyant sur un bouton, chaque chimpanzé pourra diffuser un enregistrement aléatoire d’une séance du conseil régional.
  8. Ne m’appelez plus jamais France : À Saint-Nazaire, peupler le Petit-Maroc de chacals (ou faut-il écrire chacaults ?), cobras et autres dromadaires (plutôt que des chamaults). Y organiser la grande fantasia des néo-ligériens.
  9. Le grand ménage de la petite ménagerie. Faire nicher un gypaète barbu (dit « le nettoyeur des alpages ») dans chacun des annaults de Buren. Les nourrir des cadavres cachés dans les placards des collectivités locales, qu’ils feront disparaître proprement. Pour briser les os, les gypaètes les font tomber d’une grande hauteur : déconseiller le service en terrasse aux établissements du Hangar à bananes.
  10. Le Colisée est de retour : Implanter une troupe de lions sur la pelouse de la Beaujoire. Pour faire revenir les supporters et nourrir le roi des animaults, leur jeter de temps en temps en pâture une jeune vierge chrétienne.

Prochainement, exercice numéro 2 : « confronter les éléments du monde économique à ceux du monde culturel » -- en clair, installer une chambre d’hôtel biscornue dans un endroit qui n’est pas fait pour ça mais où la vue est belle, puis signer Tatzu Nishi. En attendant, cessez de rire, charmante Elvire, les loups ont envahi la ville pour

Faire carousse, liesse et bombance
Dans ce foutu pays de France.

mercredi 3 juin 2009

La machination des jardins flottants passe par Tournefeuille

Merci à John Wayne d’avoir signalé, dans son commentaire à propos de « Qu’est-ce qui est bleu, qui est posé à l’envers et qui danse ? », que les jardins flottants de Nantes n’avaient rien de nouveau : on a déjà vu pareil, si ce n'est mieux, dans le Bonaparte Dock du port d’Anvers au mois d’août 2000. Mais qu’il se rassure, il y a peu de risques de désaccord entre Manaus et Le Phun, créateur de la manifestation flamande. Les grands esprits se rencontrent ? Mieux que ça : Le Phun et Manaus forment un ménage à trois avec une autre association : La Machine.

Manaus, dirigée par Pierre Orefice, a bien sûr d’étroites relations avec La Machine, dirigée par François Delarosière : les deux associations sont… associées dans la Galerie des Nefs de l’île de Nantes. Or La Machine n’est pas uniquement l’association nantaise qu’on croit. Elle dispose à Tournefeuille, dans la banlieue de Toulouse, d’un vaste établissement (9 000 m²) construit sur mesure moyennant 4 millions d’euros d’investissements : L’Usine. Elle y bénéficie d’importants moyens techniques et administratifs (le budget annuel de fonctionnement de L’Usine est de 800 000 euros par an). Et cet établissement financé par l’État, la région Midi-Pyrénées, le département de Haute-Garonne, la communauté d’agglomération du Grand Toulouse et la ville de Tournefeuille n’est pas réservé à l’usage exclusif de La Machine : il héberge aussi Le Phun, importante compagnie de théâtre de rue dont le siège se trouve précisément à Tournefeuille.

Le Phun a les doigts verts – à Tournefeuille, c’est normal. Parmi ses créations majeures figurent les jardins flottants d’Anvers, donc, mais aussi la Ballade des jardins et la Vengeance des semis. Sans doute Manaus n’a-t-elle pas eu besoin de trop s’user les méninges pour trouver l’inspiration des jardins flottants installés sur l'Erdre à l'occasion des Floralies. On peut juste regretter sa timidité, car à Anvers il y avait aussi un bateau-bar (et pas une simple guinguette sur le quai), des bateaux-jardins avec leurs jardiniers et même un bateau-pré avec sa vache.

mardi 5 mai 2009

Qu'est-ce qui est bleu, qui est posé à l'envers et qui danse ?

On n’a rien contre Christine O’Loughlin, qui semble être une personne charmante. L’auteur de la Danse des arbres bleus, qui s’étale (la Danse, pas l’auteur) sur le cours des 50 otages pour la durée des Floralies, est une « plasticienne australienne » dit la mairie de Nantes. Histoire sans doute de se donner des airs internationaux. Hélas, notre Australienne vit en France depuis trente ans. Si ces trente années n’ont pas suffi à en faire une « plasticienne française », il y a de quoi désespérer Bellevue et Malakoff. Ce n’est pas faute d’avoir cherché à s’intégrer, pourtant, puisqu'elle n'expose guère qu'en France (Aubervilliers, Chaumont-sur-Loire, Jouy-en-Josas...).

La municipalité nantaise a multiplié les danseuses depuis vingt ans. Cette fois-ci, les danseuses sont donc des arbres bleus. Pourquoi bleus, d’ailleurs ? Ça me rappelle cette devinette qu’affectionnait mon père :
- Qu’est-ce qui est vert, qui est pendu au plafond et qui siffle ?
- … ?
- Un hareng saur.
- Pourquoi est-il vert ?
- Parce que je l’ai peint en vert.
- Pourquoi est-il au plafond ?
- Parce que je l’ai accroché là.
- Pourquoi siffle-t-il ?
- Ah ! ça, c’est pour que ça soit plus difficile…

À défaut de vert, nos arbres sont bleus. À défaut de plafond, ils sont fixés la tête en bas. À défaut de siffler, ils dansent. En plus, certains d’entre eux plongeront dans l’Erdre, pour bien marquer leur parenté aquatique avec le hareng saur.

La Danse des arbres bleus, c’est un peu Estuaire avant Estuaire : imaginer du bizarre, laisser tomber le biz (quitte à le recycler en bizness*) et affirmer d’autorité que c’est de l’art tout court. Du Land Art, du moins, puisque telle est la spécialité de Christine O’Loughlin. Ici, l’auteur excipera de sa qualité de critique spécialisé en Bob Art, Null Art et autre Conn Art pour donner son avis sur cette centaine de malheureux chênes d’Amérique prématurément arrachés à la forêt du Gâvre pour être piqués à l'envers en pleine ville et peinturlurés en bleu.

A vrai dire, le principal défaut de ces branchages n'est pas d'ordre artistique mais sécuritaire. Aller semer tant de bois bien craquant en centre ville est un appel au vandalisme. La ville a-t-elle les moyens de protéger tous ces arbres contre les malfaisants ? On verra bien... Mais on se rappelle le triste sort de la "sculpture" sauvage commémorant l'esclavage, installée au bout de la Fosse par un groupe militant, il y a une quinzaine d'années. Il n'avait pas fallu huit jours pour qu'elle soit défoncée, probablement par quelque ivrogne de passage. Cela lui a valu d'être aujourd'hui exposée au château des ducs de Bretagne. Verra-t-on bientôt au château des fagots de petit bois bleu ?

Les jardins flottants du bassin Ceineray, eux, sont moins en danger : il paraît que l'association Manaus, du nom de la capitale de l'Amazonie, a lâché dans l'Erdre son élevage de piranhas. Le premier pochard qui tombe à l'eau et se fait boulotter, en voilà de l'événementiel !

* Christine O'Loughlin aura quand même touché 30 000 euros pour sa prestation. Un prix d'ami par rapport aux 104 000 euros palpés par Manaus pour le jardin flottant de l'Erdre ; dans les deux cas, les travaux matériels ont été assurés par la direction des espaces verts et de l’environnement de la ville de Nantes.

samedi 25 avril 2009

Un éléphant, ça révise énormément

"Comme l’année dernière une révision générale du Grand Eléphant est prévue avant la grande affluence de la belle saison", annoncent les Machines de l'île. Sauf que la révision de l'an dernier n'était pas prévue et tombait même très mal, en plein mois de juin, alors que "l'affluence de la belle saison" avait commencé (et que l'éléphant avait en principe été révisé pendant ses vacances d'hiver, ce qui paraît on ne peut plus logique). Alors, la révision 2009, est-ce "comme l'année dernière" avec deux mois d'avance ?

Les Machines distribuent largement un calendrier très précis de leurs dates d'ouverture en 2009, et même au-delà. On y voit par exemple qu'elles seront en vacances du 4 janvier au 12 février 2010. Mais aux dates de la révision "prévue", les 27, 28, 29 et 30 avril, ce calendrier officiel indique que les Machines seront fermées comme les autres lundis le 27 et ouvertes normalement les 28, 29 et 30. Ah ! les grandes coquines, qui veillent à prévenir le public des mois à l'avance dans le cas des vacances... et au tout dernier moment dans le cas de la révision !

D'autant plus que, décidément facétieuses, elles avaient tout fait pour brouiller les pistes. Depuis quelques semaines, elles font la promotion du Printemps des Nefs, qui se déroule du 7 avril au 15 mai. Qui aurait pu croire qu'elles placeraient une révision prévue depuis longtemps puisque "comme l'année dernière"... au beau milieu de cette manifestation destinée à stimuler leur fréquentation ? Si l'éléphant se tire ainsi une balle dans la patte, on comprend qu'il ait besoin d'une révision, n'est-ce pas ?

samedi 21 mars 2009

Un éléphant ne fait pas le printemps

Ciel immaculé et soleil éclatant en ce 20 mars au-dessus de l'île de Nantes. Sur le petit coup de 17 h 30, l'éléphant embouque la grande allée des Nefs et pique un sprint à 1,242 km/h jusqu'au débarcadère. Un technicien au sol guide la manoeuvre, l'agent d'accompagnement met en place la coupée, le cornac dégringole de sa cabine après d'ultimes vérifications. L'un après l'autre sortent du ventre de la bête... sept adultes et deux enfants. Chiffre d'affaires de ce voyage : au maximum 55 euros et 50 centimes, à supposer que les deux enfants aient plus de quatre ans et qu'aucun des adultes ne soit étudiant, demandeur d'emploi ou handicapé. Car, au fait, oui, l'éléphant a discrètement augmenté ses tarifs, et pas qu'un peu : la balade est passée de 6,00 euros à 6,50 euros (+ 8,33 %), et de 4,50 euros à 5,00 euros (+ 11,11 %) pour le tarif dit "réduit". Que ce soit avec les impôts locaux, les tarifs de la Tan ou ceux des Machines, les économistes qui craignaient une déflation peuvent être rassurés. Mais si le premier jour du printemps, par un temps superbe, en fin d'après-midi, l'éléphant ne réussit pas à attirer plus d'amateurs, la crise est devant lui. Il y va lentement, mais sûrement.

vendredi 27 février 2009

Auxiette perd la boule avant de perdre son siège

Jacques Auxiette, on le sait, est une vivante illustration du principe de Peter ("Tout salarié tend à s'élever jusqu'à son niveau d'incompétence") appliqué à la politique. En accédant à la présidence de la région des Pays de la Loire, il a d'un coup crevé le plafond. Si la région disparaît, c'est fini pour lui. On peut donc comprendre le réflexe de bête aux abois qui lui a fait déclarer sur France 3 que la réunification de la Bretagne serait "une forme d'annexion des temps modernes, une forme de colonisation". Du pétage de plomb dans sa forme la plus pure ! Le personnage n'était déjà pas sympathique, le voilà en plus grotesque. Rien que pour s'en débarrasser, les Pays de la Loire méritent d'être supprimés !

samedi 21 février 2009

Un château propagandiste. 2) Nous sommes tous des Haïtiens

La salle 18 du château est pour partie consacrée à "la révolution haïtienne", intitulé de l'un de ses trois totems. La révolution haïtienne ? Ne sommes-nous pas dans le musée d'histoire de Nantes ? Si, mais rien de ce qui est humain ne nous est étranger... "En août 1791, le soulèvement des esclaves dans les plantations de Cap-Français à Saint-Domingue et l’insurrection menée dans toute l’île par Toussaint Louverture portent un premier coup rude au commerce nantais" lit-on dans le grimoire de la salle. Ah ! le fameux Louverture, brave entre les braves. Quoique... dans l'une des vitrines de la même salle, sous un portrait du susdit, on apprend qu'il est resté passif pendant l'insurrection de 1791. La vitrine ou le grimoire, qui croire ? C'est la parole du château contre la parole du musée, ou vice versa (en fait, c'est le grimoire qui ment : Louverture n'a pas mené l'insurrection en 1791, il ne fait irruption dans l'histoire qu'en 1794, après s'être engagé contre la France dans l'armée espagnole où on lui a donné le grade de général*).

Rendu méfiant, on lit avec circonspection sur un panneau de la même salle : "les généraux noirs, dont Toussaint Louverture, opposés un temps à la France, se rallient à la République à la lecture du décret d’abolition de l’esclavage voté le 18 pluviôse an II (4 février 1794)". On peut excuser le château d'avoir un peu simplifié, car l'histoire de cette période est claire comme un combat de Haïtiens dans un tunnel : localement, l'esclavage avait été aboli des mois plus tôt par décret des commissaires Sonthonax et Polverel. Lesquels avaient le soutien d'André Rigaud, qui tenait le Sud de Haïti. Tiens, pourquoi n'en est-il pas question, de celui-là ? Ferait-il partie de ces "généraux noirs" mentionnés en bloc ? Pas du tout, c'était un général mulâtre, c'est-à-dire métis, ce qui faisait une grosse différence à l'époque. Rigaud était fâché avec Louverture au point que l'affaire s'est finie sur un nettoyage ethnique : les sang-mêlé survivants ont été expulsés de l'île en 1800. Cela fait un peu tache sur la légende glorieuse de Louverture, on comprend que le château ait préféré l'ignorer. Par souci de simplification, bien sûr.

* Oui, général. On avait le galon facile en ce temps-là. Quand Jean-Jacques Dessalines a proclamé l'indépendance de Haïti, le 1er janvier 1804, il s'est auto-désigné empereur sous le nom de Jacques Ier.

dimanche 15 février 2009

Un château propagandiste. 1) Nantes et la Bretagne

Le musée d’histoire de Nantes installé dans le château des ducs de Bretagne est une réalisation phare de la municipalité Ayrault. De la belle ouvrage : si le château a été largement reconstruit, l’histoire l’a été aussi. La présentation du musée a été déterminée par une savante commission nommée par la municipalité : on peut être certain qu’elle a été soigneusement soupesée ! Sera-t-on surpris de découvrir qu’elle est loin d’être neutre ? Première visite : Nantes et la Bretagne.

Un certain establishment paysdelaloiron affirme volontiers que les rapports de Nantes avec la Bretagne sont « complexes ». Cette affirmation ne sert qu’à brouiller les pistes, car pour la grande majorité des Nantais, si l’histoire de la Bretagne est complexe en effet, le fait que Nantes soit en Bretagne est d’une simplicité limpide. « Nantes en Bretagne », est-ce un thème de débat ? Pas pour ceux qui répondent « oui » ! Le débat est créé de toutes pièces par le camp d’en face, celui qui, par intérêt, pour se ranger du côté du manche ou par haine du passé et des identités populaires, voudrait qu’il y ait doute. Le musée donne à voir une version subtile de cette démarche de fausse impartialité. D’abord, son organisation permet de saucissonner l’essence de Nantes, comme si la ville d’hier n’était pas celle d’aujourd’hui, qui n'est pas celle de demain : du passé faisons table rase, morceau par morceau à défaut de Grand Soir. La salle n° 2 fait de Nantes « la cité des ducs de Bretagne », mais dès la salle n° 3 c’est « une ville du royaume de France », puis ce sera « une capitale négrière » (deux salles : le double de la « cité des ducs » !), « la ville des négociants », « la métropole d’aujourd’hui », etc.

Dès la salle n° 1, le grimoire qui accueille les visiteurs assure qu’au 13e siècle Nantes « se veut la deuxième capitale de la Bretagne », la première étant Rennes bien sûr. Le rôle de Nantes est clairement minoré : si elle « se veut » capitale, c’est sans doute qu’on ne lui a rien demandé… Or cette affirmation est plus que fausse : elle est absurde. Au 13e siècle, la notion moderne de capitale n’existe pas. Le pouvoir est là où se trouve le souverain… qui a plusieurs résidences et se déplace souvent. L’idée d’une capitale administrative de la Bretagne n’apparaît qu’au 14e siècle avec Jean IV et c’est… Vannes. Jean Ier, duc de 1221 à 1286, puis Jean II, duc de 1286 à 1305, résident à Nantes, Rennes, Vannes, Suscinio, Ploërmel, etc ; le premier est enterré à Nantes, le second à Ploërmel. Les États de Bretagne se réunissent à Dinan, Guérande, Nantes, Ploërmel, Rennes, Vannes, Vitré, etc.

Le plus étrange est que l’historien Alain Croix, membre éminent de la commission historique du château et fortement soupçonné d’être l’un des artisans de sa « débretonnisation », a lui-même souligné que la notion de capitale n'était pas pertinente au 13e siècle, et ce dans un article de la revue Place publique (n° 11), largement subventionnée par la municipalité nantaise ! Peut-être pour défendre sa réputation d’historien, mise à mal par les approximations abusives du musée d’histoire de Nantes ?

Deuxième cas où l’intention propagandiste est subtile mais claire : dans la salle n° 10, la légende d’une carte des « marches de Bretagne » précise : « Cette carte de Bretagne datée de 1784 n’indique pas de limite précise au sud avec le Poitou, ni à l’est, avec l’Anjou ». Le visiteur pressé en infère que la Loire-Atlantique est une zone indécise, qui ne se distingue pas des terres poitevines ou angevines. Mais le visiteur observateur note que cette même carte ne matérialise pas non plus de limite avec la Normandie et le Maine ! Le château tente tout simplement de donner à cette carte une signification qu’elle n’a pas.

Le thème biaisé du « découpage de la Bretagne par le gouvernement de Vichy » est volontiers agité par certains milieux bretons ; le château a sauté sur l'occasion pour laisser entendre que l'amputation de la Bretagne est actée depuis longtemps (mais, comme il ménage la chèvre et le chou, il évite de rappeler qu'elle date en fait de la révolution ; on peut cracher sur Pétain, pas sur Robespierre...). Une autre carte de la salle n°10 est intitulée « La Loire-Inférieure, un département des Pays de la Loire depuis 1941 ». Sous ce titre, un commentaire insiste : « le gouvernement de Vichy rattache la Loire-Inférieure à la nouvelle région des Pays de la Loire ». C’est d’autant plus étonnant que la carte montre en fait… un découpage administratif adopté à la libération par décret du 9 juin 1944 ! Le château omet aussi de rappeler que le rôle des régions était très différent en 1941 et en 1956, que la région créée par Vichy en 1941 ne s’appelait pas « Pays de la Loire » mais « région d’Angers » (de même qu’il n’y avait pas de « région Bretagne » mais une « région de Rennes »), et, cerise sur le gâteau, que sa composition n’était pas celle des actuels Pays de la Loire (elle comprenait l’Indre-et-Loire et pas la Vendée)...

Le visiteur qui quitte la salle n°10 conscient de la politique anti-bretonne de Vichy ne peut qu’être surpris de lire dans le grimoire de la salle n°27 : « En Loire inférieure, plusieurs groupes sont favorables à l’idéologie de Vichy comme le groupe Collaboration (900 adhérents en 1943), le Parti National Breton ». Le plus étonnant est que figure juste à côté un tract du PNB où l’on peut lire : « Soyons Bretons ! Rien de plus » ! On sait que dès août 1940, les préfets des départements bretons ont multiplié les mesures contre les militants du PNB, dont le président, Raymond Delaporte, écrivait en 1941 : « Ce que Vichy nous a offert jusqu'ici, c'était une soumission complète à ses volontés , à ses caprices... Ce que nous voulons nous c'est que le peuple breton collabore avec tous les autres peuples de l'Europe à une reconstruction économique, sociale, spirituelle et diplomatique du continent. »

Bref, ce que dit le château n’est pas seulement biaisé : dans certains cas, c’est du n’importe quoi !

mardi 27 janvier 2009

Le commissariat a mangé le mauvais parking

D’aucuns ont qualifié de « stalinienne » l’architecture du nouveau commissariat central de Nantes. C’est injuste pour l’architecture stalinienne, dont le côté solennel et spectaculaire était destiné à montrer que la dictature du prolétariat avait remplacé celle des tsars. Le nouveau commissariat est seulement raide, terne et quelconque – davantage policier en civil que tenue de cérémonie. Quelle mouche a donc piqué les édiles nantais ? Pourquoi avoir consacré un emplacement aussi privilégié, avec une vue dominante sur l’Erdre, à un immeuble aussi insignifiant ? Sans doute fallait-il un nouveau commissariat. L’ancien était vétuste et inconfortable (ce qui pouvait avoir un avantage si cela incitait les policiers à aller sur le terrain plutôt qu’à rester au bureau). Mais pourquoi l’avoir construit sur la place Waldeck-Rousseau ? C’est un gaspillage d’espace public, la dilapidation d’une belle vue sur Erdre – car bien entendu, pendant les 30 ou 35 heures par semaine qu’il passe au bureau, le personnel du commissariat a autre chose à faire que de profiter de la vue.

La ville de Nantes n’est pas seule à avoir fait ce choix lamentable, d’ailleurs. Un peu en aval, le département construit lui aussi un vaste immeuble de bureau sur l’un des sites les plus enviables de Nantes. Comme si le bâtiment de la trésorerie générale, quai de Versailles, n’avait pas suffisamment démontré le caractère stérilisant des bureaux administratifs : sauf à l’heure du pique-nique sur les quais de l’Erdre, soit quelques heures par semaine en période de beau temps, ce gros bloc lugubre fige un site qui aurait dû être l’un des plus chaleureux, l’un des plus animés de Nantes. Le département est un indécrottable récidiviste. Du jour où il lui a fallu bâtir des locaux distincts de ceux de la préfecture, il est parti sur la mauvaise voie. Il était à droite à l’époque – mais il est vrai que la droite d’alors avait abdiqué son destin entre les mains d’un apparatchik suprême, un hyperactif caractériel et dictatorial qu’il ne faisait pas bon contrarier. Presque tous tremblaient devant ses oukases, et les autres avaient tort, car le principal talent du personnage résidait dans sa capacité de nuisance, qu’il utilisait semble-t-il avec plus de délectation contre son propre camp que contre celui d’en face. Il a construit des bureaux et détruit la droite locale pour au moins une génération : elle ne s’en est pas encore relevée.

Pour en revenir au nouveau commissariat, rappelons que le nouveau bâtiment n’a pas été reconstruit sur l’ancien. Son emplacement a été entièrement pris sur la place Waldeck-Rousseau, précédemment occupée par un parking. La mairie de Nantes adore supprimer des stationnements. Pourtant, si vraiment on tenait à construire le commissariat sur un parking, on disposait à proximité immédiate d’un espace encore plus vaste : l’immense parking du centre Cambronne, jadis ouvert au public, puis réservé aux fonctionnaires, d’abord sous prétexte de plan Vigipirate et ensuite par simple fait du prince. Ce parking de plus d'un hectare est notoirement sous-utilisé puisqu’il ne sert que quelques heures par jour, cinq jours par semaine – alors que celui de la place Waldeck-Rousseau était occupé à près de 100 % en permanence. Surtout, c’est un pousse-au-crime écologique : il incite les fonctionnaires des impôts à aller au travail en voiture au lieu de prendre le tramway tout proche. À une époque où la municipalité nantaise ne parle que de densifier l’espace urbain, ce parking-là n’a vraiment aucune raison d’être. On se demande bien pourquoi elle l’aurait sanctuarisé…

dimanche 4 janvier 2009

Estuaire 2007/2009 : zéro plus deux ?

On n’échappera pas à Estuaire 2009. Peut-on en espérer autant de rigolade qu’avec Estuaire 2007, son canard crevé et sa maison coulée ? Sans doute pas. Jean Blaise, qui aura 60 ans en 2011 et ne veut sûrement pas partir en retraite sur un échec, sait que la troisième biennale ne pourra décemment avoir lieu que si la deuxième n’est pas un nouveau naufrage.

Mais il ne suffira pas que les œuvres tiennent l'eau. Les chiffres d’Estuaire 2009 seront aussi surveillés de près. Les organisateurs ont compté un total de 764 125 visiteurs en 2007. Un succès, disent-ils, puisqu’ils avaient annoncé un objectif de 500 000. Ce qui était vraiment modeste : avec un budget de 7,3 millions d’euros, chaque visiteur aurait coûté 14,60 euros. Comme quoi, Estuaire, c’est vraiment somptuaire !

Cependant, si l'on y regarde de plus près, ce bilan se dégonfle comme le canard jaune. Les 764 125 visiteurs allégués contiennent beaucoup de doubles comptages et de récupération. On y trouve par exemple 150 000 promeneurs sur le quai des Antilles, qui y seraient venus de toute façon, dont 61 814 sont comptés une seconde fois comme visiteurs de l’exposition Rouge Baiser. Autre exemple : pour le Musée des Beaux-arts, il n’aurait fallu compter comme visiteurs de l’exposition Anish Kapoor que le supplément de visiteurs par rapport à une période normale, sachant que le Musée accueille, bon an mal an, 100 000 personnes par an, soit plus de 8 300 par mois en moyenne... Or, pendant ces quatre mois, le musée a reçu 31 115 visiteurs, soit moins de 7 800 par mois en moyenne… Pas sûr, finalement, qu’Estuaire ait attiré ne serait-ce que 500 000 vrais visiteurs. Et franchement, qui aurait été prêt à payer 14,60 euros pour visiter la chambre de la place Royale, ou d’ailleurs n’importe laquelle des attractions de la Biennale ?

Et il n’y a pas que le quantitatif ! Bien sûr, la déclaration d’amour du président de la région à Estuaire 2007 tenait du pavé de l’ours, mais on ne résiste pas au plaisir de reproduire cette prose adipeuse :

« L’impératif républicain d’un peuple éclairé qui puisse accéder en toute égalité aux œuvres de l’esprit est l’objectif poursuivi par les partenaires de cette opération de rayonnement international. » (http://www.estuaire.info/html/edito_paysdelaloire.html)

Comme souvent, M. Auxiette n’avait pas très bien compris le film. En fait de rayonnement international, Estuaire a obtenu quelques retombées de presse dans des journaux étrangers mais n’a pratiquement pas attiré de visiteurs étrangers.

Les non-régionaux n'étaient que quelques centaines parmi les 45 000 participants à la croisière sur la Loire. Parmi eux, les étrangers n’étaient qu’une poignée. Tout professionnel du tourisme le sait : Estuaire n'a attiré aucune fréquentation touristique particulière à Nantes. Les touristes étrangers ont d'ailleurs été 14 % plus nombreux à Nantes en 2008, année sans Estuaire.

L’attrait international d’Estuaire est minuscule. On en a la confirmation avec le très intéressant outil qu’est Google Trends. Il révèle un bref pic des recherches effectuées avec Google sur l'expression « Estuaire 2007 » en juin 2007, suivi d’une chute très rapide. Ces recherches provenaient exclusivement de France – et presque exclusivement de Nantes. Avant la fin de l’été, elles étaient devenues trop peu nombreuses pour figurer dans les statistiques de Google (au 4 janvier 2009, c’est aussi le cas des recherches sur « Estuaire 2009 »).

Ce manque d’impact n’est pas étonnant. En réalité, hormis Anish Kapoor*, les artistes exposés étaient loin d’avoir la notoriété internationale annoncée. Là encore, Google Trends est un révélateur impitoyable. Les recherches sur Daniel Buren viennent dans leur immense majorité de France ; curieusement, elles ont été nulles pendant la durée d’Estuaire 2007 ! Les recherches sur Erwin Wurm viennent essentiellement d’Autriche, un peu de Suisse, d’Allemagne et de… Nantes, qui fait de grands efforts pour donner de la visibilité à cet artiste anecdotique ! Tadashi Kawamata, Kinya Maruyama, Tatzu Nishi ou Yan Pei-Ming n’apparaissent même pas sur les graphiques de Google Trends.

M. Blaise est sûrement conscient de ces faiblesses. Saura-t-il mieux utiliser en 2009 le copieux budget confié par les collectivités locales ?


* À propos d’Anish Kapoor, on peut se demander s’il n’a pas préféré réserver au Centre Pompidou, référence d'un autre calibre sans doute, l’œuvre initialement promise à Nantes. « L’œuvre montrée au Musée ne sera pas sans rappeler La Mer de glace, sublime paysage de neige du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich », annonçait pompeusement la convention de mécénat (30 000 €) signée entre la ville de Nantes et Gaz de France (http://www.nantes.fr/Sgid/DataSgid/themes/conmun/CM02022007/CM02022007-24-convention%20.pdf). Qui aurait pu voir dans l’installation d’Anish Kapoor au musée des Beaux-arts de Nantes la moindre parenté avec l’œuvre de Friedrich ? En revanche, les deux artistes voisinaient dans l’exposition « Traces du sacré » organisée en 2008 au Centre Pompidou.