vendredi 7 novembre 2008

Pourquoi l’éléphant est foutu : (1) la bête

« Il est mort, mais il ne le sait pas encore et personne n’ose le lui dire », chuchotait-on dans le dos de Clémenceau vers la fin de sa vie. Le Grand éléphant de l’île de Nantes est un peu dans le même état. En trois volets, voici pourquoi. Commençons par l’animal lui-même.

Esthétiquement, l’éléphant est plutôt un succès. Sa peau de tulipier, ses petits yeux mobiles, sa trompe souple, ses barrissements furieux sont évocateurs. Même les doubles portes-fenêtres de ses flancs, qui auraient pu être ridicules, sont traitées avec une certaine élégance. Quand on voit l’éléphant pour la première fois, donc, on est saisi par la majesté de la machine. Mais la psychologie cognitive conserve ses droits : quand on voit l’éléphant pour la dixième, la vingtième ou la centième fois, on le voit de plus en plus dans sa totalité, et l’on embrasse dans le même regard tout son environnement. Que voit-on alors ? La raideur mécanique du mouvement des pattes. Le gros moteur diesel bruyant et polluant qui propulse l’engin. Le malheureux conducteur prisonnier d'une cage de verre suspendue sous la trompe. La passerelle d’aviation qui permet de changer de passagers en bout de piste. Le conteneur rouillé qui sert de salle d’attente. Autant de détails moches qui gâtent l’ensemble. Bref, plus on voit l’éléphant, moins il séduit.

Peut-on remédier à ces défauts ? En partie, certainement. L’ajout de nouveaux détails pourrait même donner une nouvelle jeunesse à l’éléphant : on le verrait d’un œil renouvelé. La passerelle, en particulier, avait été présentée en juin 2007 comme un dispositif provisoire ; on s’étonne qu’elle n’ait pas encore été remplacée par quelque chose de plus en phase avec le décor. L’éléphant lui-même pose en revanche un problème plus ardu. On imagine bien que son moteur pourrait être dissimulé sous un capot quelconque, déguisé en char de parade ou en éléphanteau qui suit sa mère. Hélas, ses concepteurs ont toujours tenu à présenter leur machine-éléphant comme une œuvre d’art (la question des royalties n’y est peut-être pas étrangère). Or une œuvre d’art est intangible. Puisqu’on ne peut transformer l’éléphant sans l’adultérer, il est condamné à devenir de moins en moins beau aux yeux de ceux qui le voient souvent (et qui sont aussi ceux qui l’ont financé), les Nantais. Ils y seront de plus en plus indifférents.

Et pourtant, ce premier volet n’est rien à côté des deux autres, auxquels on reviendra plus tard…

2 commentaires:

Anonyme a dit…

J'aimerais savoir si cet éléphant a été réalisé "à coups de subventions" ce qui d'une certaine façon en ferait un bien public. Or, vous parlez de royalties. C'est vrai que ses créateurs n'ont pas perdu le nord. retenez qu'une photo de l'animal sur un catalogue, simplement là pour identifier Nantes, fait l'objet de royalties. L'utilisateur dans ce cas peut être de bonne foi. mais la bonne foi n'a pas de sens en droit. Les ayant droit le savent et en font abus. Une source de revenus à coup de 30000 euros en négociations pour la publication d'une photo, par exemple. Ils sont coutumiers du fait, car le piège est bien tendu. Alors où passe cet argent? apparemment il n'est pas réutilisé dans l'entretien.

Sven Jelure a dit…

Bonjour, merci pour cette information intéressante. Je n'ai pas les détails du contrat passé entre Nantes Métropole et les créateurs du Grand éléphant, mais il est clair que l'insistance des seconds à parler de "sculpture en mouvement" ou de "projet artistique" n'est pas innocente. L'artiste conserve un droit sur son oeuvre et peut toucher des redevances quand elle est reproduite. Un avertissement à ce sujet est d'ailleurs affiché depuis quelques mois sur la page d'accueil du site web des Machines de l'île.
Le premier dossier de presse des Machines, en 2004, évoquait des "machines extraordinaires issues des imaginaires croisés de Léonard de Vinci et de Jules Verne", ce qui d'une certaine manière revenait à renoncer à revendiquer l'originalité constitutive d'une oeuvre d'art. Il précisait aussi : "Les Machines seront acquises par Nantes Métropole auprès des deux créateurs qui en assureront la réalisation", ce qui répond à votre question concernant les subventions. Nantes Métropole a payé l'éléphant 4,8 millions d'euros (sans parler des travaux des Nefs ou des subventions de fonctionnement).
La communauté urbaine a toujours évoqué un "équipement touristique" et non une oeuvre d'art, et a obtenu une subvention de l'Union européenne à hauteur de 25% du projet au titre des "équipements publics touristiques". Cependant, elle a apparemment accepté de passer les marchés d'achat du Grand éléphant, de la Galerie des machines et du prototype de branche de l'Arbre aux hérons sans appel d'offres, dans le cadre de la procédure prévue par l'article 35 du Code des marchés publics pour les oeuvres d'art. La même procédure allait être utilisée pour le Carrousel des mondes marins mais cette fois la préfecture l'a en partie écartée au stade du contrôle de légalité. Il faudra sans doute une intervention de la Chambre régionale des comptes pour déclencher une clarification du statut juridique des Machines.